Le continent européen a longtemps été le laboratoire pharmaceutique du monde. Depuis le début des années 2000, sa capacité à attirer les investissements est mise à rude épreuve par la concurrence internationale. Si l’UE ne prend pas les mesures nécessaires, le contexte géopolitique actuel pourrait porter un coup de massue au secteur.

Avaler la pilule

Les exportations pharmaceutiques de l’UE ont plus que triplé en dix ans. Elles génèrent un excédent commercial considérable, d’une hauteur 193,6 milliards d’euros en 2024 : sans le secteur pharmaceutique, la balance commerciale de l’UE deviendrait déficitaire.

Mais l’UE perd aussi du terrain, en particulier en R&D, domaine dans lequel le taux de croissance des investissements (4,4 % par an en moyenne entre 2010 et 2022) progresse moins qu’aux États-Unis (5,5 %) ou en Chine (20,7 %).

Ces vingt dernières années, l’Europe a ainsi perdu 25 % de sa part mondiale d'investissements en R&D au profit d'autres régions, notamment dans des secteurs d’avenirs tels que les thérapies cellulaires ou génétiques.

Les tensions géopolitiques actuelles avec les Etats-Unis pourraient avoir des effets négatifs sur les investissements en R&D en Europe.

Alignement forcé

Le 12 mai 2025, le président américain a signé un executive order visant à aligner les prix des médicaments États-Unis sur ceux de marchés comparateurs, majoritairement européens, dont les prix sont généralement plus bas.

En effet, contrairement à d’autres régions du monde, l’accès aux médicaments en Europe repose sur un modèle de solidarité encadré par l’État. Chaque État membre négocie le prix des médicaments en fonction de sa capacité budgétaire nationale et de la valeur thérapeutique ajoutée des produits.

Ce système assure une certaine équité, mais pour les innovateurs, il créé une tension commerciale constante entre les marchés considérés “à prix bas” comme ceux de l’UE, et les marchés “à prix hauts” comme les États-Unis.

En 2022, le prix moyen des médicaments aux Etats-Unis était quasiment trois fois plus élevé que les prix pratiqués dans 33 pays de comparaison de l’OCDE.

Le décret signé par Trump vise donc à réduire les prix des médicaments dispensés dans les programmes publics d’accès aux soins (Medicaid et Medicare) en les alignant avec les prix réglementés dans d’autres pays, notamment européens.

Il applique pour cela un principe de most favored nation : pour un ensemble de médicaments ciblés, le prix maximal remboursé par les programmes publics américains ne peut plus dépasser le prix le plus bas pratiqué pour le même produit dans un groupe de pays de l’OCDE au niveau de vie comparable, après ajustement pour le volume et le revenu par habitant.

Quels effets ?

Un laboratoire qui lance un médicament innovant en France ou en Allemagne à un prix réglementé risque donc de voir ce prix utilisé comme base pour fixer son plafond de remboursement aux États-Unis, marché au poids commercial disproportionné.

Dans un contexte de marché globalisé, les laboratoires sont amenés à faire des choix d'arbitrage complexes : la préservation des marges et des capacités d’investissement peut conduire à un échelonnement des lancements de nouveaux traitements par pays.

Certaines entreprises citent à présent le mécanisme d’alignement tarifaire américain comme un facteur supplémentaire à prendre en compte dans cet échelonnement.

Insmed a ainsi fait le choix de différer l’introduction de son anti-inflammatoire Brinsupri sur le marché allemand et Amgen a procédé au retrait de son traitement contre le cholestérol Repatha du marché danois.

Les deux laboratoires expliquent qu’il y a un lien direct entre leurs décisions respectives et l’executive order américain du 12 mai 2025.

Même s’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions concernant les effets à long terme de l’executive order, les données préliminaires sont préoccupantes. Une étude souligne que le nombre de lancement a baissé de 35 % en Europe pendant les dix mois suivant la signature du décret, et que cette baisse atteint 43 % dans les pays spécifiquement ciblés par les nouveaux modèles de calcul américain mis en place.

Cette contraction des lancements pourrait également préfigurer un déplacement progressif de certains investissements en R&D vers les États-Unis.

Ce que l’UE peut faire

Les politiques de santé publique et la gestion budgétaire de l’accès aux soins sont soumises au principe de subsidiarité.

Cependant, des leviers d’actions européens, en amont des politiques nationales d’accès, permettent de renforcer l’attractivité du bloc et d’améliorer la résilience du secteur face aux tensions géopolitiques.

En décembre 2025, le Parlement européen et le Conseil ont trouvé un accord sur le paquet pharmaceutique, la réforme la plus ambitieuse du secteur depuis vingt ans. Elle crée notamment des mécanismes visant à inciter les lancements rapides et simultanés dans plusieurs États membres, et simplifie les procédures pour les thérapies innovantes, sans pour autant fournir de solutions pérennes au déclin de la compétitivité du secteur.

Le futur Biotech Act semble plus prometteur : il entend à la fois accélérer les essais cliniques multinationaux, alléger les procédures pour les thérapies cellulaires et génétiques et clarifier l’environnement d'investissement pour les acteurs du secteur.

Le Critical Medicines Act, dont les négociations interinstitutionnelles arrivent à leur fin, visera quant à lui non seulement à relancer l’attractivité de l’Union pour le développement de médicaments critiques, mais il sera aussi un instrument clé de sa souveraineté sanitaire.