L'Union européenne a lancé les négociations sur son budget de long terme pour 2028-2034. Les divisions sur la taille de l'enveloppe, le remboursement de la dette et les nouvelles taxes menacent de paralyser Bruxelles à l'approche d'un cycle électoral périlleux fin 2026 et en 2027 dans plusieurs États membres.
Le prochain budget de long terme de l'Union européenne, le cadre financier pluriannuel (CFP), est entré dans sa phase politique, et les lignes de fracture sont tracées. Alors que la Commission européenne propose un paquet de près de 2 000 milliards d'euros (1 760 milliards d'euros en prix de 2025), le commissaire Valdis Dombrovskis a reconnu cette semaine que parvenir à un accord ne sera pas facile.
Une « no-go box »
Le CFP fait intervenir : (i) la Commission, qui propose le projet de CFP ; (ii) les États membres réunis autour de la table du Conseil de l'UE, qui l'adoptent, mais à l'unanimité seulement ; (iii) et le Parlement, qui doit donner son approbation au préalable, en approuvant ou en rejetant le CFP dans son ensemble, sans pouvoir l'amender. En pratique, l'ensemble du CFP est négocié et validé politiquement au niveau du Conseil européen (chefs d'État et de gouvernement), compte tenu de son importance.
Le traditionnel affrontement budgétaire entre contributeurs nets et bénéficiaires nets a repris de plus belle. Chypre, qui assure actuellement la présidence tournante du Conseil de l'UE, a tenté un compromis ce mois-ci avec une proposition de « negobox » qui amputerait le budget CFP de 2 %. La tentative n’a pas fait long feu.
Le Premier ministre suédois Ulf Kristersson a déclaré que l’enveloppe budgétaire proposée était « tout simplement inacceptable », tandis que le ministre néerlandais des finances Eelco Heinen y a vu une « no-go box » qui finance « les priorités d'hier » (trad.). Le chancelier allemand Friedrich Merz reste fermement opposé au niveau de financement proposé, excluant toute nouvelle dette commune ou taxe sur les entreprises.
Pendant ce temps, le Parlement européen tire dans le sens inverse. Les eurodéputés réclament une hausse de 10 % et bloquent les négociations sur les textes sectoriels tant que les États membres ne se seront pas accordés sur les grands montants. Cela pourrait repousser les négociations formelles jusqu'en 2027. Les eurodéputés s'opposent aussi aux nouveaux plans de partenariat nationaux, un modèle de « financements contre réformes » qui, selon le Parlement, risque d'entraîner une renationalisation du budget européen et une perte de contrôle démocratique.
La bataille de la compétitivité
Au cœur du nouveau CFP se joue une lutte de pouvoir à 400 milliards d'euros autour de l'agenda d'innovation de l’UE. La Commission veut fusionner divers instruments dans un nouveau Fonds européen pour la compétitivité (FEC), qui fonctionnerait aux côtés du programme de recherche Horizon Europe.
La proposition de FEC se heurte toutefois à une fronde de 13 États membres du Sud et de l'Est. Ces pays craignent que le fonds ne profite de manière disproportionnée aux géants industriels français et allemands, et réclament une « dimension paneuropéenne » pour garantir l'équité géographique. La France, à l'inverse, voit dans le FEC un outil essentiel pour soutenir des secteurs stratégiques comme le nucléaire, l'IA et la défense — tout en défendant bec et ongles son allocation annuelle de 9,5 milliards d'euros au titre de la politique agricole commune (PAC).
Reports de dette et menaces fiscales
Trouver l'argent s'avère aussi sujet à débat que le dépenser. À partir de 2028, l'UE devra commencer à rembourser les 25 milliards d'euros de coût annuel de sa dette post-Covid NextGenerationEU.
Une coalition menée par la France, l'Italie et l'Espagne, avec le soutien du président du Conseil européen António Costa, plaide pour un rééchelonnement de la dette afin de dégager des marges budgétaires pour la défense et la compétitivité.
Le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, a même évoqué l'idée d'un Trésor européen unique pour concurrencer le dollar américain. Les tenants de la rigueur budgétaire s'opposent, naturellement, à tout report du calendrier de remboursement.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a également averti que, sans nouvelles ressources propres de l'UE (c'est-à-dire de nouvelles sources de recettes telles que des taxes au niveau européen), le budget pourrait subir une coupe de 40 %, une déclaration que certains diplomates ont balayée comme de la « propagande ».
Pourtant, António Costa a chargé la future présidence irlandaise du Conseil de l'UE d'accélérer les travaux sur des prélèvements visant les cryptomonnaies, les services numériques et les jeux d'argent, en vue de parvenir à un accord d'ici octobre.
Le défi électoral
Les négociations sont compliquées par un calendrier électoral chargé. La Suède est confrontée à un scrutin à haut risque plus tard cette année, suivi d'élections décisives en France, en Espagne, en Pologne et en Italie en 2027. Ces pressions politiques internes rendent plus difficile, pour les gouvernements, tout engagement sur des compromis budgétaires.
António Costa tient donc à boucler un accord d'ici décembre 2026. Une négociation qui s'éternise risque de transformer le budget de l'UE en cible populiste, en particulier en France, où une victoire de l'extrême droite pourrait conduire Paris à réduire ses contributions et à faire dérailler complètement les négociations.
Les capitales résistent pourtant à la pression pour l'instant. Les pays frugaux comme les « Amis de la cohésion » refusent de se laisser enfermer dans des calendriers artificiels. L'Irlande, qui prendra la présidence du Conseil au second semestre 2026, se retrouve ainsi à réaliser un délicat numéro d'équilibriste : négocier un accord assez ambitieux pour Bruxelles, mais suffisamment sobre pour survivre à un cycle électoral 2027 difficile.