Bonjour. Nous sommes le 5 mai et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.
L’expert de la semaine est Ludovic Lacaine, chef du bureau des relations institutionnelles européennes de l’entreprise pharmaceutique Roche. Depuis plus de 20 ans, Ludovic travaille sur les politiques européennes de santé publique et d'innovation dans le secteur pharmaceutique. Il a écrit ce briefing à titre privé — celui-ci ne reflète pas la position officielle de Roche.
Briefing Ludovic Lacaine
Le secteur européen du médicament à l’ère de Trump
Le continent européen a longtemps été le laboratoire pharmaceutique du monde. Depuis le début des années 2000, sa capacité à attirer les investissements est mise à rude épreuve par la concurrence internationale. Si l’UE ne prend pas les mesures nécessaires, le contexte géopolitique actuel pourrait porter un coup de massue au secteur.
Avaler la pilule
Les exportations pharmaceutiques de l’UE ont plus que triplé en dix ans. Elles génèrent un excédent commercial considérable, d’une hauteur 193,6 milliards d’euros en 2024 : sans le secteur pharmaceutique, la balance commerciale de l’UE deviendrait déficitaire.
Mais l’UE perd aussi du terrain, en particulier en R&D, domaine dans lequel le taux de croissance des investissements (4,4 % par an en moyenne entre 2010 et 2022) progresse moins qu’aux États-Unis (5,5 %) ou en Chine (20,7 %).
Ces vingt dernières années, l’Europe a ainsi perdu 25 % de sa part mondiale d'investissements en R&D au profit d'autres régions, notamment dans des secteurs d’avenirs tels que les thérapies cellulaires ou génétiques.
Les tensions géopolitiques actuelles avec les Etats-Unis pourraient avoir des effets négatifs sur les investissements en R&D en Europe.
Alignement forcé
Le 12 mai 2025, le président américain a signé un executive order visant à aligner les prix des médicaments États-Unis sur ceux de marchés comparateurs, majoritairement européens, dont les prix sont généralement plus bas.
En effet, contrairement à d’autres régions du monde, l’accès aux médicaments en Europe repose sur un modèle de solidarité encadré par l’État. Chaque État membre négocie le prix des médicaments en fonction de sa capacité budgétaire nationale et de la valeur thérapeutique ajoutée des produits.
Ce système assure une certaine équité, mais pour les innovateurs, il créé une tension commerciale constante entre les marchés considérés “à prix bas” comme ceux de l’UE, et les marchés “à prix hauts” comme les États-Unis.
En 2022, le prix moyen des médicaments aux Etats-Unis était quasiment trois fois plus élevé que les prix pratiqués dans 33 pays de comparaison de l’OCDE.
Le décret signé par Trump vise donc à réduire les prix des médicaments dispensés dans les programmes publics d’accès aux soins (Medicaid et Medicare) en les alignant avec les prix réglementés dans d’autres pays, notamment européens.
Il applique pour cela un principe de most favored nation : pour un ensemble de médicaments ciblés, le prix maximal remboursé par les programmes publics américains ne peut plus dépasser le prix le plus bas pratiqué pour le même produit dans un groupe de pays de l’OCDE au niveau de vie comparable, après ajustement pour le volume et le revenu par habitant.
Quels effets ?
Un laboratoire qui lance un médicament innovant en France ou en Allemagne à un prix réglementé risque donc de voir ce prix utilisé comme base pour fixer son plafond de remboursement aux États-Unis, marché au poids commercial disproportionné.
Dans un contexte de marché globalisé, les laboratoires sont amenés à faire des choix d'arbitrage complexes : la préservation des marges et des capacités d’investissement peut conduire à un échelonnement des lancements de nouveaux traitements par pays.
Certaines entreprises citent à présent le mécanisme d’alignement tarifaire américain comme un facteur supplémentaire à prendre en compte dans cet échelonnement.
Insmed a ainsi fait le choix de différer l’introduction de son anti-inflammatoire Brinsupri sur le marché allemand et Amgen a procédé au retrait de son traitement contre le cholestérol Repatha du marché danois.
Les deux laboratoires expliquent qu’il y a un lien direct entre leurs décisions respectives et l’executive order américain du 12 mai 2025.
Même s’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions concernant les effets à long terme de l’executive order, les données préliminaires sont préoccupantes. Une étude souligne que le nombre de lancement a baissé de 35 % en Europe pendant les dix mois suivant la signature du décret, et que cette baisse atteint 43 % dans les pays spécifiquement ciblés par les nouveaux modèles de calcul américain mis en place.
Cette contraction des lancements pourrait également préfigurer un déplacement progressif de certains investissements en R&D vers les États-Unis.
Ce que l’UE peut faire
Les politiques de santé publique et la gestion budgétaire de l’accès aux soins sont soumises au principe de subsidiarité.
Cependant, des leviers d’actions européens, en amont des politiques nationales d’accès, permettent de renforcer l’attractivité du bloc et d’améliorer la résilience du secteur face aux tensions géopolitiques.
En décembre 2025, le Parlement européen et le Conseil ont trouvé un accord sur le paquet pharmaceutique, la réforme la plus ambitieuse du secteur depuis vingt ans. Elle crée notamment des mécanismes visant à inciter les lancements rapides et simultanés dans plusieurs États membres, et simplifie les procédures pour les thérapies innovantes, sans pour autant fournir de solutions pérennes au déclin de la compétitivité du secteur.
Le futur Biotech Act semble plus prometteur : il entend à la fois accélérer les essais cliniques multinationaux, alléger les procédures pour les thérapies cellulaires et génétiques et clarifier l’environnement d'investissement pour les acteurs du secteur.
Le Critical Medicines Act, dont les négociations interinstitutionnelles arrivent à leur fin, visera quant à lui non seulement à relancer l’attractivité de l’Union pour le développement de médicaments critiques, mais il sera aussi un instrument clé de sa souveraineté sanitaire.
Ce qu’il ne fallait pas manquer
ETATS-UNISLe 1er mai, le président Trump a annoncé qu’il porterait les droits de douane sur les voitures et camions européens de 15 % à 25 %, accusant l’UE de ne pas respecter l’accord de Turnberry conclu l’été dernier en Écosse.
Cet accord avait fixé un tarif de base de 15 % en échange d’engagements de l’UE à acheter pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine et à investir 600 milliards de dollars aux États-Unis. L’UE a également accepté de négocier des baisses de droits de douane sur certains produits industriels et agricoles américains et un accès préférentiel plus large, mais ces mesures doivent être mises en œuvre par des actes distincts.
La Commission européenne a rejeté l’accusation de non-conformité, déclarant qu’elle mettait en œuvre l’accord par les processus législatifs standards, et a averti qu’elle garderait ses options ouvertes pour protéger les intérêts de l’UE.
Cette décision intervient dans un contexte de tensions transatlantiques plus larges, notamment des menaces de retrait des troupes américaines d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne. Le commissaire au commerce, Maroš Šefčovič, doit rencontrer de hauts responsables américains prochainement.
L’accord de Turnberry a été adopté par le Parlement européen en mars. Les négociations interinstitutionnelles (entre le Parlement, le Conseil et la Commission) sur l’accord commencent aujourd’hui.
MERCOSURUne grande partie de l’accord de libre échange UE-Mercosur est entrée en application de manière provisionnelle le 1er mai.
Les dispositions de l’accord qui sont entrées en application sont celles liées aux compétences exclusives de l’UE. En pratique, cela correspond aux aspects strictement commerciaux de l’accord.
Pour que les dispositions qui concernent des compétences partagées de l’UE (comme l’environnement, les transports et certains aspects des investissements à l’étranger) puissent entrer en vigueur, elles devront être approuvées par le Parlement européen, mais aussi ratifiées individuellement par chacun des États membres selon leur procédure nationale — ce qui implique, le plus souvent, un vote du parlement national.
L’accord sera alors adopté dans son intégralité, avec pour effet de remplacer la version intérimaire de l’accord entrée en application le 1er mai.
En janvier, le Parlement européen avait demandé à la Cour de justice de l’UE un avis juridique de la conformité de l’accord avec les traités européens, ce qui pourrait considérablement retarder le processus d’adoption d’un à deux ans.
ENERGIELe 29 avril, la Commission européenne a adopté le Middle East Crisis Temporary State Aid Framework (METSAF), un encadrement temporaire des aides d'État destiné à protéger les secteurs européens les plus exposés aux conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient.
Le dispositif autorise les États membres à couvrir jusqu'à 70% des surcoûts en carburant et engrais pour les entreprises des secteurs de l’agriculture, de la pêche et des transports. Il relève également l'intensité d'aide pour les industries grands consommatrices d’énergie dans le cadre du Clean Industrial Deal State Aid Framework (CISAF) (la partie ‘aides d’État’ du Clean Industrial Deal), passant de 50% à 70%.
Valable jusqu'au 31 décembre 2026, ce mécanisme entend stabiliser la compétitivité des filières les plus vulnérables sans alourdir les exigences liées à la décarbonation.
La Commission a indiqué qu'elle réévaluerait la portée et le contenu du METSAF durant sa période d'application, laissant ouverte la question d'une éventuelle prolongation.
Les lectures de la semaine
- Dans une note publiée par l’ECIPE, Oscar Guinea estime que le projet d’Industrial Accelerator Act de la Commission européenne reste trop ancré dans les industries manufacturières traditionnelles, au détriment d’une stratégie de compétitivité tournée vers l’avenir, en particulier dans le numérique.