Le Parlement européen vient de porter un sérieux coup à l’accord commercial UE‑Mercosur, déjà enlisé depuis des années. À une très courte majorité, les eurodéputés ont décidé de demander un avis à la Cour de justice de l’UE (CJUE), mettant de facto la ratification sur pause pour un texte négocié depuis plusieurs décennies.​

La Commission pourrait encore proposer une application provisoire de l’accord. Mais le choix des députés d’attendre l’avis de la CJUE risque de geler la ratification finale pendant près de deux ans. Derrière ce “temps mort” politique se cache pourtant une facture bien réelle, que le European Center on International Political Economy (ECIPE) a chiffré.​

Un retard coûteux

Repousser l’accord n’est pas une option sans conséquences. L’entrée en vigueur du traité était initialement prévue pour 2021. Entre 2021 et 2025, soit cinq années de retard, l’UE a ainsi déjà renoncé à environ 183 milliards d’euros d’exportations et à quelque 291 milliards d’euros de produit intérieur brut.

Ces montants correspondent à la valeur actualisée nette de l’activité économique qui se serait matérialisée si l’accord avait été appliqué comme prévu dès 2021.

Il ne s’agit pas seulement de ventes manquées : c’est un coup porté à la santé économique de l’UE, équivalent à environ 1,6% de son PIB total. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente à peu près deux années de croissance récente du continent.

Si l’impasse politique persistait jusqu’en 2028, la perte cumulée pourrait atteindre près de 447 milliards d’euros de PIB. Autrement dit, le vote du Parlement européen pourrait coûter 156 milliards d’euros supplémentaires à l’économie européenne.

L’allemagne en première ligne, mais pas seulement

Si l’accord ne voit pas le jour en 2026, soit avec six années de retard par rapport à 2021, l’Allemagne – moteur économique du continent – aura supporté la plus grande partie du choc, avec une perte estimée à 71 milliards d’euros de PIB, alors même que son économie était déjà en contraction.

La France, dont de nombreux eurodéputés se sont prononcés pour retarder la ratification, aurait manqué 38 milliards d’euros d’exportations, tandis que l’Italie aurait perdu 29 milliards.

L’impact ne se limite pas aux grandes économies. Des pays plus petits et fortement tournés vers l’exportation comme le Portugal, la Hongrie ou la Belgique auraient eux aussi renoncé, du fait du retard, à des gains équivalents à plus de 1% de leur PIB national.

D’un point de vue sectoriel, le coût du retard se concentre sur les domaines où l’UE est particulièrement compétitive. L’industrie des équipements de transport est la plus touchée, avec un manque à gagner de 94 milliards d’euros d’exportations sur six ans. Les machines et équipements représentent 23,8 milliards d’euros d’exportations perdues, suivis par la chimie (21,2 milliards), la sidérurgie et l’agroalimentaire (12,6 milliards chacun), puis la pharmacie (11,5 milliards).

En d’autres termes, l’UE renonce précisément là où ses entreprises peuvent le mieux s’imposer, ce qui fragilise sa position dans les chaînes de valeur mondiales.

Des risques stratégiques qui dépassent l’économie

Au‑delà des pertes économiques immédiates, l’hésitation européenne comporte des risques stratégiques majeurs. Face à l’incertitude, de nombreuses entreprises européennes redéploient leurs investissements et leurs chaînes d’approvisionnement hors du Mercosur, laissant la place à des concurrents comme la Chine.

Cette dynamique érode l’influence de l’UE dans une région clé. Elle affaiblit aussi la stratégie européenne de résilience économique : en renonçant à ratifier l’accord, l’UE se prive d’un accès préférentiel au Mercosur, prolonge sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement chinoises pour les matières premières critiques et à la demande des consommateurs américains.

La Commission européenne a d’ailleurs calculé que l’accord permettrait d’amortir le choc de droits de douane américains plus élevés en réorientant une partie des exportations européennes vers le Mercosur.

Et maintenant ?

Les chiffres sont sans appel : le coût d’opportunité du report de l’accord UE‑Mercosur est immense et continue de croître chaque jour. Présenter cette décision comme une simple “pause” relève d’une fiction politique lourde de conséquences.

Pour les décideurs européens, le choix est désormais clair. Mettre en œuvre l’accord ne relève plus seulement de la politique commerciale. C’est un levier essentiel pour sécuriser la croissance de l’UE, renforcer sa compétitivité mondiale et consolider sa résilience économique dans un environnement international de plus en plus incertain.