En décembre 2025, la Belgique a réussi à bloquer une initiative européenne, menée par l’Allemagne, visant à saisir plus de 200 milliards d’euros d’actifs russes détenus en Belgique pour financer l’effort de guerre ukrainien.
L’UE a décidé d’emprunter 90 milliards d’euros en émettant de la dette commune européenne, sans le consentement unanime de tous les États membres — une première. Était-ce une bonne idée ? Nous ne le pensons pas.
Motivations cachées
La Belgique craignait des représailles sur les 19 milliards d’euros d’actifs européens détenus en Russie, qu’une garantie partielle aurait suffi à couvrir.
L’UE s’est engagée dans une aventure risquée : elle peut désormais émettre davantage de dette commune adossée au budget européen sans obtenir l’accord de tous les États membres. Cette initiative est dangereuse, car l’émission de dette commune pourrait fragiliser davantage la légitimité des institutions européennes.
Pourquoi l’Italie et la France ont-elles soutenu l’émission de dette commune ? Il aurait été bien moins coûteux d’offrir à la Belgique des garanties contre d’éventuelles réclamations russes — par exemple en mobilisant une partie des actifs confisqués.
La France et l’Italie ont fait leurs calculs et ont saisi une opportunité de forcer l’Allemagne à accepter davantage d’émissions communes à l’avenir. Résultat : l’UE s’est rapprochée d’une union budgétaire improvisée et incomplète, dépourvue de garde-fous institutionnels et de contrôle démocratique.
La France, l’Italie et les marchés obligataires
Plusieurs gouvernements européens, notamment en Italie et en France, ont déjà épuisé la plupart de leurs marges de manœuvre budgétaires, après avoir multiplié les promesses coûteuses envers les générations plus âgées.
En France, le gouvernement n’a fait adopter son budget qu’en renonçant à une réforme controversée du système de retraite : l’âge légal est ainsi repassé à 62 ans, contre 67 ans en Allemagne. La manière responsable de recréer des marges de manœuvre budgétaires consiste à réformer les systèmes de retraites, non à faire peser la charge sur les pays plus vertueux au moyen d’une dette commune européenne.
Au lieu d’assumer ce choix, nombre de gouvernements européens ont émis une dette massive, transférant ainsi la charge des dépenses actuelles vers les jeunes et les générations futures (qui ne votent pas). Mais cet endettement devient coûteux lorsque les taux montent : Quand ces pays augmentent fortement leurs emprunts, les taux exigés sur leurs obligations d’État montent eux aussi.
Des pays comme la France et l’Italie cherchent donc désespérément à desserrer la discipline budgétaire imposée par les marchés. L’émission de dette commune leur permet de s’y soustraire partiellement. Depuis que la BCE a commencé à réduire son bilan en 2022, les taux français réagissent plus fortement aux mauvaises nouvelles budgétaires nationales, ce qui inquiète Paris.
Autrement dit, les marchés ont fait passer la France du “cœur” à la “périphérie” de la zone euro. L’émission de dette commune pourrait lui permettre de retrouver des taux plus bas, en transférant une partie du risque vers les contribuables des pays plus vertueux.
Partageriez-vous une carte de crédit avec vos colocataires ?
L’Union européenne et la zone euro n’ont jamais été conçues comme une union budgétaire.
Les traités ont explicitement évité de centraliser le pouvoir fiscal à Bruxelles : l’UE est un club d’États souverains sur le plan budgétaire, et la souveraineté budgétaire ne se combine pas aisément avec le fédéralisme budgétaire.
Des pays souverains n’émettent pas de dette commune, même pour financer des biens publics comme la défense, pour la même raison que des colocataires n’ouvrent pas une carte de crédit commune pour leurs dépenses partagées : cela n’est viable que si chacun peut contrôler les dépenses des autres.
Or, l’UE n’a jamais réussi à imposer de véritables contraintes sur les déficits et la dette des États membres, malgré les dispositions prévues depuis Maastricht. Les exceptions sont devenues la norme — y compris pour des grands pays comme la France.
Moralité : il ne peut y avoir d’émission commune sans véritable union budgétaire. Et, dans le contexte politique actuel, une telle union est hors de portée.
Ce que signifierait une union budgétaire
Une union budgétaire donnerait aux institutions européennes le pouvoir de lever l’impôt et de dépenser avec le consentement des citoyens. Mais les Européens ont des préférences très divergentes en matière de dépenses et de fiscalité, rendant tout accord improbable.
Il n’existe aujourd’hui aucune instance démocratique capable de trancher les différends budgétaires à l’échelle de l’UE. Dans ce contexte, mettre la charrue avant les bœufs — c’est‑à‑dire créer une dette commune avant une union budgétaire — risque d’alimenter encore davantage le ressentiment populiste dans les pays du cœur de l’Europe.
Une union budgétaire implique nécessairement des transferts fiscaux du centre vers la périphérie, comme on commence déjà à le constater, au risque de nourrir le ressentiment des contributeurs nets.
Le rapport Draghi a plaidé pour l’émission de dette commune afin de financer des biens publics européens : énergie, défense, etc. Mais la dette commune ne crée pas d’espace budgétaire supplémentaire à l’échelle européenne ; elle ne fait que réallouer l’espace budgétaire existant, du centre vers la périphérie, en permettant aux pays les plus endettés d’emprunter à moindre coût. Elle avantage les pays périphériques au détriment du cœur plus discipliné en matière de finances publiques.
Les obligations allemandes se négocient actuellement avec une prime, même après ajustement du risque de défaut, car elles sont perçues comme sûres et liquides. Cette prime constitue une source de revenus importante pour le Trésor allemand.
Si d’autres pays souhaitent bénéficier d’un tel avantage, la meilleure voie serait de réduire leurs déficits plutôt que de miser sur la mutualisation.
La Belgique n’a pas remporté une victoire pour les petits pays ; elle a permis à la France et à l’Italie de défendre les intérêts de leurs retraités, à qui l’on continue de promettre des pensions généreuses et un système de santé bon marché.
Dans les années à venir, l’UE émettra sans doute davantage de dette — y compris de la dette commune —, transférant ainsi la charge des retraites et des dépenses de santé vers les générations futures, et du Sud vers le Nord de l’Europe.
Les Dialogues économiques européens (contenu partenaire)
What’s up EU était partenaire média des Dialogues économiques européens organisé par le MEDEF et CommStrat à Bruxelles le 24 février.
La première table ronde (simplification et compétitivité : pour une Europe de l’efficacité) a vu débattre Markus Beyrer (BusinessEurope), Isabelle Dijan (AFJEL) et Sylvie Matelly (Institut Jacques Delors).
Les échanges ont souligné l’urgence de rendre l’économie européenne plus lisible et compétitive pour éviter l’insignifiance contre laquelle met en garde Mario Draghi. Les règlements Omnibus vont dans la bonne direction, mais il faut que ces textes se traduisent plus rapidement en actes pour les entreprises européennes.
La deuxième table ronde (souveraineté et coopération : une Europe de la puissance partagée) a réuni Fabrice Le Saché (MEDEF), Sophie Batas (Dassault Systèmes), François-Xavier Bellamy (Parti populaire européen) et Sylvie Matelly (Institut Jacques Delors).
Dans un “moment français” qu’il faut parvenir à saisir, la souveraineté européenne doit être fondée sur la préférence européenne, le financement de l’innovation, la protection contre les lois extraterritoriales et l’indépendance technologique.