Oscar Guineaest Senior Economist au sein du European Center for International Political Economy (ECIPE). Spécialisé dans les questions liées au commerce international, au digital, aux politiques industrielles et à la santé, il tient une chronique régulière dans le quotidien espagnol El País.


Le film Moneyball retrace la manière dont les A’s d'Oakland ont révolutionné le baseball, non pas en inventant de nouveaux indicateurs statistiques, mais en exploitant des données existantes d’une façon totalement originale et plus rigoureuse que les autres équipes.

La leçon à tirer pour les pays à la traîne dans la course à la technologie est la suivante : il n’est pas nécessaire d’être un très bon innovateur si l’on sait appliquer les technologies existantes de manière ingénieuse.

La fracture numérique européenne

Il en va de même pour la technologie numérique en Europe. L'UE a pris du retard dans le domaine de l'intelligence artificielle. Mais il y a encore de l'espoir — si les entreprises européennes ne sont pas celles qui inventent la prochaine génération de systèmes d'IA, elles devraient au moins être les premières à les utiliser.

Un récent paper du European Center for International Political Economy (ECIPE) explore de la situation de l’UE en matière d'adoption des technologies numériques.

Cette adoption est très inégale : certaines économies relativement petites comprenant les pays nordiques, l'Irlande et les Pays-Bas, sont à l'avant-garde.

Les grandes économies européennes — Allemagne, France, Italie et Espagne — se situent quant à elles au milieu du classement.

L’adoption varie également considérablement en fonction du secteur. Par exemple, les constructeurs automobiles européens sont très en retard, ce qui constitue un frein au développement des véhicules autonomes.

Les effets du labyrinthe réglementaire européen

En l’état, le cadre réglementaire européen ne permet pas l’adoption rapide de ces nouvelles technologies.

Une entreprise européenne désireuse de déployer un nouvel outil numérique est confrontée à trois niveaux de réglementation.

Tout d'abord, elle doit se conformer aux règlements européens telles que le GDPR, le AI Act, et, dans certains cas, le DMA.

Elle doit ensuite respecter les règles nationales de son pays d'origine.

Enfin, si elle souhaite exporter des services numériques, elle doit à nouveau s'adapter aux différentes réglementations de son marché cible. L'Europe dispose peut-être d'un marché unique pour les biens, mais lorsqu'il s'agit de services — qui concentrent l’utilisation des technologies numériques — le marché unique peine à se matérialiser.

La grande promesse des technologies numériques réside dans leur capacité à s'adapter efficacement une fois qu'elles sont développées. Si la réglementation gonfle les coûts de mise en conformité, les entreprises réfléchiront à deux fois avant d'investir dans ces technologies.

Pour beaucoup d'entre elles, le choix rationnel est tout simplement de ne pas procéder à l’adoption. Les futurs champions numériques de l'Europe ne verront jamais le jour s'ils sont assommés par les coûts administratifs avant même de pouvoir se développer.

Les effets sont déjà visibles. Les pays et les secteurs qui utilisent moins de technologies numériques sont également moins productifs et génèrent moins de valeur.

Les restrictions réglementaires réduisent l'adoption des technologies numériques et, par ce biais, la compétitivité. L’ECIPE estime que cette réduction s’élève à 1,3 % de la valeur ajoutée.

Ce chiffre peut sembler anecdotique. Mais appliqué à la valeur ajoutée du secteur privé de l'UE, qui s’élevait à 10 061 milliards d'euros en 2022, cela représente une perte de 131 milliards d'euros, soit plus de 300 000 euros par entreprise de l'UE, et ce chaque année.

Donner à l’Europe sa chance

C'est la raison pour laquelle l'initiative Digital Omnibus de la Commission européenne est importante.

La commissaire européenne Henna Virkkunen est originaire de Finlande, l'État membre où le pourcentage d'entreprises utilisant la technologie numérique est le plus élevé — elle comprend l'importance de la diffusion du numérique. L’UE ne peut pas se permettre de prendre davantage de retard en la matière.

Pourtant, il ne suffit pas d'abaisser les exigences en matière de reporting. L'UE doit véritablement éliminer les barrières qui freinent encore le développement des services numériques et non numériques. C'est pourquoi le discours sur l'état de l'Union d’Ursula von der Leyen, est particulièrement important : elle y a reconnu le problème explicitement et a proposé une feuille de route pour le marché unique — y compris celui des services — à l'horizon 2028.