Selon l'OCDE, le nombre de mécanismes de contrôle des investissements étrangers dans les économies de l'OCDE a plus que doublé en dix ans, tandis que les restrictions à l'exportation sur les matières premières industrielles ont été multipliées par plus de cinq depuis 2009. Dans le même temps, les flux mondiaux d'investissements directs étrangers (IDE) sont tombés de près de 4 % du PIB mondial au début des années 2000 à seulement 1,4 % en 2025.

Ces tendances traduisent une réalité nouvelle : les États considèrent désormais les investissements, les chaînes d'approvisionnement, les matières premières critiques et les technologies stratégiques comme des enjeux de puissance et de sécurité nationale.

C'est dans ce contexte que l'Union européenne cherche à définir sa propre doctrine de sécurité économique, en essayant de concilier réduction de ses vulnérabilités stratégiques et maintien de son ouverture économique.

De la théorie à l'action

Si la Stratégie européenne de sécurité économique présentée en 2023 avait posé des fondations, les derniers mois ont marqué une accélération notable.

Avec l'Industrial Accelerator Act (IAA) proposé en mars 2026, la Commission européenne assume un tournant plus interventionniste. Le texte entend accélérer les investissements dans les secteurs stratégiques et ouvre la voie à une utilisation plus systématique de critères favorisant les technologies et produits européens dans certains marchés publics.

Pour ses promoteurs, il s'agit d'un instrument indispensable face aux politiques industrielles agressives des États-Unis et de la Chine. Pour ses critiques, le risque est d'alimenter une logique de préférence nationale incompatible avec l'ouverture économique que l'UE continue pourtant de défendre sur la scène internationale.

Parallèlement, l’UE poursuit le déploiement de sa boîte à outils de sécurité économique. Le mécanisme européen de contrôle des investissements étrangers est progressivement renforcé, tandis que la Commission encourage les États membres à mieux coordonner leurs approches en matière de filtrage des investissements et de protection des technologies sensibles. Les travaux se poursuivent également sur les investissements sortants, les technologies à double usage et les dépendances stratégiques dans les secteurs critiques.

Ces évolutions révèlent l’ajustement stratégique des priorités européennes. Longtemps centrée sur l'ouverture des marchés et la négociation commerciale, la Direction générale du commerce est ainsi devenue la Direction générale du commerce et de la sécurité économique fin 2024. Cette évolution sémantique traduit la montée en puissance des enjeux de résilience, de dépendances stratégiques et de concurrence géoéconomique au cœur de l'action extérieure de l'UE.

Une tendance mondiale

L’UE n'est cependant pas seule à emprunter cette voie.

Aux États-Unis, la sécurité économique est un pilier central de la politique industrielle depuis la première Administration Trump en 2016.

L'exemple le plus récent est l'America First Investment Policy mis en place en février 2025, qui prévoit un renforcement du contrôle des investissements entrants et sortants dans les secteurs technologiques sensibles, notamment vis-à-vis de la Chine. Cette initiative s'inscrit dans une stratégie plus large visant à préserver les avantages technologiques nationaux tout en réduisant les risques de dépendance externe.

La Chine a de son côté adopté un nouveau règlement (Décret n° 837) sur les investissements sortants qui renforce le contrôle des transferts de capitaux, de données et de technologies vers l'étranger, notamment dans les secteurs liés à l'intelligence artificielle. Cette initiative s'inscrit dans une stratégie plus large visant à préserver les avantages technologiques nationaux tout en réduisant les risques de dépendance externe.

Le Japon s'est également imposé comme l'un des pionniers de la sécurité économique. Son Economic Security Promotion Act mis en œuvre depuis 2022 repose sur quatre piliers : la sécurisation des chaînes d'approvisionnement, la protection des infrastructures critiques, le soutien aux technologies stratégiques et la protection des innovations sensibles. Longtemps perçue comme un sujet de politique commerciale ou industrielle, la sécurité économique est désormais pleinement intégrée à la stratégie nationale japonaise.

Le défi européen

La véritable question n'est donc plus de savoir si l’UE doit agir, mais comment.

L'Europe cherche à trouver un équilibre en évitant deux écueils.

D'un côté, l'inaction risquerait de laisser perdurer des dépendances excessives dans des secteurs critiques tels que les semi-conducteurs, les matières premières stratégiques ou l'intelligence artificielle.

De l'autre, une approche trop interventionniste pourrait affaiblir l'attractivité du marché européen, décourager l'investissement et contribuer à une fragmentation accrue de l'économie mondiale.

La conclusion récente de plusieurs accords commerciaux visant à diversifier les chaines d’approvisionnement et les débouchés pour les pays européens (accord EU-Mercosur, accord EU-Inde, …) est un des pendants de la stratégie européenne pour sa sécurité économique.

Il n’en reste pas moins que les débats demeurent intenses au sein des 27 sur le calibrage des mesures axées sur la « protection » de l’économie européenne.

Cet équilibre va néanmoins devoir être déterminant et entériner pour assurer, dans les années à venir, la crédibilité du modèle européen face aux approches très interventionnistes des États-Unis et de la Chine.