Le 1er février, le commissaire au marché intérieur Stéphane Séjourné s’est joint à 1 141 chefs d’entreprise pour cosigner une tribune publiée dans plusieurs grands journaux du continent appelant à un tournant “Buy European” dans les dépenses publiques de l’UE, qu’il s’agisse d’industrie, de numérique ou de défense.
Le concept de préférence européenne, l’idée que l’argent européen doit d’abord profiter aux acteurs européens, gagne du terrain.
Cette tribune intervient alors que la Commission européenne doit présenter, au cours du mois de février, le Industrial Accelerator Act (IAA).
Ce texte vise à soutenir la décarbonation et la compétitivité des industries à forte intensité énergétique et à faire passer la part de l’industrie dans le PIB de l’UE de 16 % à 20 %. Il inclura des exigences “Made in Europe” dans la dépense publique pour favoriser les investissements verts.
Un changement d’humeur ?
La discussion prend une résonance particulière dans le domaine de la défense. En 2022, les États membres de l’UE ont acheté 78 % de leurs équipements de défense en dehors de l’Union. L’équivalent européen du “Buy American Act” n’a pas encore vu le jour.
Ces dernières semaines, le débat s’est intensifié depuis que Bruxelles a dévoilé un mécanisme de prêt de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine sur 2026‑2027, comportant une règle dite en “cascade” visant à favoriser en priorité le matériel fabriqué en Ukraine, dans l’UE ou dans les pays de l’EEE associés, tout en ménageant une certaine flexibilité si l’offre locale ne suffit pas.
Les enjeux sont doubles.
Financiers : l’Europe cherche à se réarmer alors que la marge budgétaire des États membres est réduite et que le prochain cadre financier pluriannuel (2028‑2034) commence à se dessiner.
Politiques : les États membres divergent sur l’intensité à donner au levier “Buy European”, tiraillés entre la rapidité de livraison des systèmes américains et le risque de perdre toute autonomie s’ils ne décident pas assez vite.
Un slogan habile, face à la contrainte budgétaire
La contrainte financière est claire. L’Europe doit se rééquiper rapidement sans alourdir des budgets nationaux déjà sous tension.
D’où la volonté de la Commission de proposer une architecture budgétaire plus légère, de nouvelles ressources propres et des contributions nationales stables, en finançant la défense par des prêts et instruments innovants plutôt que par des subventions.
C’est la logique du prêt à l’Ukraine : deux tiers (60 milliards €) dédiés aux besoins militaires, un tiers (30 milliards €) à l’appui budgétaire, avec une préférence européenne qui oriente les commandes vers les fournisseurs de l’UE et de l’EEE sans en faire une obligation stricte.
Il s’agit d’une politique industrielle par la demande, et non plus seulement par la subvention, étroitement liée à la compétitivité et à la sécurité.
De même, l’instrument SAFE (Security Action for Europe), adopté en mai 2025 pour un montant de 150 milliards €, finance les investissements conjoints de défense via des prêts à faible taux et un cofinancement.
SAFE fait de l’achat européen la norme, avec une flexibilité si la production européenne ne suffit pas encore. Dix‑huit États membres ont déjà manifesté leur intérêt, dont la Pologne à hauteur d’environ 45 milliards € pour la défense aérienne, les drones et l’artillerie.
S’il soutient la demande, le Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) agit sur l’offre. Finalisé en décembre 2025 en attendant le prochain budget pluriannuel, il mobilise 1,5 milliard € sur 2025‑2027 pour développer les capacités de production, élargir les lignes d’assemblage et lever les goulets d’étranglement.
Un instrument spécifique de 300 millions € pour l’Ukraine vise à intégrer les entreprises ukrainiennes dans l’écosystème européen de défense — une autre forme concrète de préférence européenne.
Divisions et pragmatisme
Sur le plan politique, la situation reste contrastée.
La France plaide pour une position ferme en faveur du “Buy European”, tandis que l’Allemagne, seul pays doté de moyens budgétaires significatifs, mais encore réticente à les mobiliser, et d’autres États dits frugaux ont exigé des clauses de flexibilité pour permettre à Kiev d’acheter des systèmes non européens disponibles plus rapidement.
La Commission a tranché par une voie médiane : préférence majoritaire pour les produits européens, assortie d’une soupape pour les besoins urgents.
Ce compromis reflète la réalité du terrain : l’industrie européenne monte en puissance, mais ne peut pas encore répondre à l’ensemble de la demande, notamment là où elle manque de capacités domestiques.
Tous les regards se tournent désormais vers la proposition budgétaire à long terme de la Commission, qui revoit la structure des rubriques, simplifie les programmes et érige la compétitivité et la sécurité en piliers centraux.
Concrètement, il s’agit d’aligner recherche (Horizon), montée en échelle industrielle et action extérieure dans un ensemble défense‑sécurité cohérent, plus flexible et plus réactif face aux crises.
Ce budget devra être adopté à l’unanimité par le Conseil et approuvé par le Parlement. Les négociations porteront sur la taille, la gouvernance et la supervision du dispositif. Mais la tendance est nette : la défense n’est plus un poste marginal, elle devient le cœur stratégique du budget européen.
Reste une question cruciale : l’UE créera‑t‑elle de nouvelles ressources propres pour financer durablement la défense et honorer ses dettes ? La réponse s’esquisse déjà avec le cas ukrainien.
Le prêt de 90 milliards € à l’Ukraine est le laboratoire où « préférence européenne » et urgence de guerre se rencontrent. La répartition des commandes par Kiev et la capacité des industriels européens à livrer rapidement détermineront si les capitales européennes renforceront, ou non, la logique de préférence dans les futurs instruments de l’UE.
Cela influencera aussi le récit politique : la préférence européenne a‑t‑elle ralenti l’aide ou, au contraire, renforcé la capacité du continent à produire ?
Ce qu’il faut surveiller
Deux lignes de fracture seront déterminantes pour l’avenir de la préférence européenne :
- La capacité industrielle. SAFE et EDIP peuvent donner l’avantage aux fournisseurs de l’UE, mais seule une montée en puissance soutenue convaincra les sceptiques que la préférence ne rime pas avec retard ou surcoût.
- La géopolitique. Si les livraisons américaines restent plus rapides dans certains domaines, les États membres devront trancher : peut‑on encore se reposer sur l’administration Trump comme garant de sécurité ?
Le véritable test pour Bruxelles sera de démontrer qu’une préférence européenne accélère les livraisons à terme, en développant la base industrielle de défense du continent. L’enjeu est d’en faire non plus seulement un principe stratégique, mais un plan opérationnel, capable de fonctionner en situation de guerre.
LEGAL CHECKING
Avec Les Surligneurs
L’absence du traité de Lisbonne aurait-elle permis à la France de bloquer l’accord avec le Mercosur ?
Nicolas Dupont-Aignan a récemment affirmé que, “si le NON des Français au référendum de 2005 sur la Constitution européenne avait été respecté, la France disposerait d’un vrai droit de veto contre le Mercosur”.
En réalité, le texte rejeté en 2005 était le traité établissant une Constitution pour l’Europe, et non le traité de Lisbonne adopté ultérieurement, même si ce dernier en reprend certains éléments.
Surtout, la politique commerciale commune relevait déjà, avant Lisbonne, de la compétence exclusive de l’Union, avec des accords commerciaux adoptés à la majorité qualifiée, sans veto national sur ce volet. Lisbonne a principalement élargi le champ de cette politique, sans retirer un droit de veto qui n’a jamais existé.
Cependant, l’accord global avec le Mercosur comprend bien des volets relevant à la fois de compétences exclusives et de compétences partagées.
Pour le faire avancer, l’Union européenne l’a scindé en deux textes : un accord commercial relevant de sa seule compétence, et un accord de partenariat “mixte” nécessitant l’unanimité – qui ne pourra donc pas entrer en vigueur sans l’accord de la France. Cette pratique de “splitting” existait déjà avant Lisbonne.
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