Bonjour ! Ici Owain, qui vous écrit depuis Madrid. Nous sommes lundi 28 septembre, et voici votre point hebdomadaire sur l’actualité qui compte dans l’Union européenne.
La crise de Ceuta occupe les gros titres en Espagne depuis début août. La crise elle-même, la réponse du gouvernement, et la réaction internationale ont provoqué un nouveau casse-tête politique pour le premier ministre Pedro Sánchez.
Le briefing de cette semaine, signé par Camino Mortera-Martínez, examine ce que la crise de Ceuta implique pour l’espace Schengen. Camino est chercheuse associée non-résidente, basée à Kigali, au Centre for European Reform (CER), dont elle a auparavant dirigé le bureau bruxellois. Elle a également été conseillère principale pour les affaires européennes auprès du premier ministre espagnol de 2024 à 2025.
Cette édition revient également sur les ambitions européennes de la future première ministre suédoise, la campagne du premier ministre britannique Andy Burnham pour mettre le Royaume-Uni à l’abri de la politique « Made in Europe » de l’UE, une nouvelle alliance d’États membres pour réduire la paperasse nationale, et la prudence du Canada face à la proposition de « membre associé » de l’UE. Ne manquez pas non plus ma sélection de lectures conseillées, à la fin de la newsletter.
Un grand merci à Joe Pearn pour son aide dans la préparation de cette édition. Comme toujours, n’hésitez pas à partager cette newsletter avec vos amis et collègues, à nous suivre sur LinkedIn, et à nous écrire à contact@whatsupeu.co.
Owain
Briefing Camino Mortera-Martinez
Pression et sanction : ce que la crise de Ceuta révèle sur l’avenir de Schengen
Les 30 et 31 juillet 2026, plus de 80 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de Ceuta, l’enclave espagnole. En 48 heures, 70 000 d’entre elles étaient reparties de leur plein gré vers le Maroc, et aucune n’a depuis atteint l’Espagne continentale, selon le gouvernement espagnol. Au moins 141 personnes sont mortes en tentant de rejoindre Ceuta et entre 5 000 et 11 000, dont des milliers de mineurs non accompagnés, se trouvent toujours dans une ville de 83 000 habitants.
Le différend diplomatique qui a suivi n’avait presque rien à voir avec ces chiffres, il portait au contraire sur la confiance dans l’espace Schengen. Seul régime frontalier au monde à fonctionner ainsi, Schengen repose sur l’idée que chaque État membre gardera son tronçon de frontière extérieure, et qu’aucun ne retournera les mécanismes de la zone sans passeport contre ses propres membres. À Ceuta, ces deux attentes ont volé en éclats, mettant le système sous forte pression et révélant des failles plus larges.
Une crise de confiance, pas une crise migratoire
Comment tant de personnes ont-elles pu, soudainement, franchir une frontière pourtant bien gardée et pourquoi le Maroc ne les en a-t-il pas empêchées ? La question a déclenché une profonde crise politique en Espagne. Les explications ne manquent pas. Certains y voient l’effet d’un arrêt de la Cour suprême espagnole jugeant illégaux les refoulements de migrants arrivés par la mer. D’autres pointent la conjonction d’un Maroc plus audacieux, qui teste les frontières espagnoles, et d’un gouvernement espagnol plus conciliant, qui a besoin du soutien marocain pour contenir la migration. Madrid a changé plusieurs fois de version : après avoir mis en cause les passeurs, puis la Russie et Israël, le premier ministre Pedro Sánchez a, cette semaine encore, fini par admettre que le Maroc avait pu jouer un rôle.
L’Espagne applique un système de « double filtre » aux frontières de ses enclaves de Ceuta et Melilla, toutes deux situées en territoire marocain. Il est composé d’un contrôle à l’entrée depuis le Maroc, puis d’un second pour rejoindre l’Espagne continentale et, de là, le reste de l’espace Schengen. Ce dispositif est en vigueur depuis son adhésion à Schengen en 1991, précisément pour empêcher que le statut particulier de ces territoires n’ouvre une porte dérobée vers la zone sans passeport.
Même si ceux qui entraient à Ceuta n’avaient guère de chances de rejoindre le reste de l’espace Schengen, la crise s’est néanmoins politisée à toute vitesse. L’Italie a rétabli des contrôles sur les voyageurs en provenance d’Espagne dès le 1er août, et 22 chefs de gouvernement européens, menés par la première ministre italienne Giorgia Meloni et la première ministre danoise Mette Frederiksen, ont signé une lettre commune accusant l’Espagne de créer des « facteurs d’attraction » migratoires, citant notamment la régularisation de 600 000 à 1 million de migrants en situation irrégulière cet été. L’Espagne a répondu en imposant à son tour des contrôles à l’Italie une semaine plus tard, et les deux pays les ont depuis prolongés jusqu’au 1er octobre.
Trois épreuves ratées par Schengen
Trois principes permettent à Schengen de fonctionner, et la crise de Ceuta les a tous mis à l’épreuve. D’abord, la frontière doit être clairement définie : ceux qui sont à l’intérieur comme à l’extérieur doivent savoir où elle se trouve, et ceux de l’extérieur doivent savoir ce qu’il en coûte de la franchir sans autorisation. Ensuite, elle doit être défendable : les États membres doivent être capables et désireux de la défendre. Enfin, et c’est peut-être le plus important, elle doit être crédible : chacun, dedans comme dehors, doit savoir que tout sera fait pour la protéger. À Ceuta, la frontière Schengen n’a été rien de tout cela.
La réaction initiale de l’UE a été dispersée plutôt que collective. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est d’abord bornée à réclamer l’arrêt des traversées et des retours rapides. Elle a ensuite changé de ton, insistant sur le soutien de l’UE à l’Espagne, avant d’adopter une position plus ferme dans son discours sur l’état de l’Union du 16 septembre. Elle a affirmé que « la frontière de Ceuta est une frontière européenne. Parce que Ceuta est l’Espagne. Ceuta est l’Europe. Et l’Europe sera à vos côtés. »
Les contrôles temporaires ont toujours été conçus comme une « soupape de sécurité », destinée à relâcher la pression sur la zone sans passeport en cas d’urgence. Ils servent désormais à faire pression politiquement sur d’autres États membres. Le recours à des contrôles temporaires aux frontières intérieures est pourtant chose courante. En effet, un tiers environ des 29 membres de l’espace Schengen en appliquaient déjà avant l’épisode de Ceuta. Ce qui est nouveau, c’est de s’en servir pour sanctionner un État membre plutôt que pour répondre à une menace réelle à une frontière commune. L’Autriche a même invoqué Ceuta parmi les raisons de prolonger les contrôles à ses propres frontières avec la Slovaquie, la Tchéquie, la Hongrie et la Slovénie, des frontières qui n’ont rien à voir avec le Maroc.
Des répercussions plus larges
L’audace marocaine comme les hésitations de l’UE ont un précédent qui devrait inquiéter les membres de Schengen. En 2021, le Bélarus avait poussé des migrants vers les frontières polonaise, lituanienne et lettone ; l’UE avait alors répliqué en dénonçant publiquement le rôle de Minsk et en sanctionnant les compagnies aériennes impliquées. Cette fois, fort des soutiens obtenus pour ses revendications sur le Sahara occidental, à Washington comme en Europe, le Maroc a fait de l’hostilité européenne à la migration irrégulière un levier de pression.
Si ni la Commission ni l’Espagne ne montrent que faire pression sur la frontière a un coût, adversaires comme partenaires en concluront que la frontière extérieure de l’espace Schengen se négocie. La Russie et le Bélarus en tirent déjà la leçon.
Renouveler le pacte, pas le réécrire
La crise de Ceuta n’appelle pas une nouvelle architecture juridique. L’article 29 du code frontières Schengen, seul mécanisme prévu pour traiter des « manquements graves » à la frontière extérieure, n’a été activé qu’une seule fois, lors de la crise migratoire grecque de 2016 et la Grèce était restée dans l’espace Schengen tout du long.
Ce que Ceuta a mis au jour, c’est une brèche dans la confiance sur laquelle repose le pacte Schengen : que chaque État membre défendra les frontières qu’il partage avec les autres, et qu’instrumentaliser la migration contre un partenaire aura un prix. L’espace Schengen n’est pas à l’abri de la polarisation politique croissante, ni de l’exploitation populiste des inquiétudes migratoires. Pour restaurer cette confiance, il faudra que la Commission applique les règles avec impartialité, que les États membres décident s’ils se font de nouveau confiance, et que l’UE mobilise son levier diplomatique et économique chaque fois qu’un pays tiers cherche à instrumentaliser la migration contre elle.
Ceuta ne signera pas la fin de Schengen. L’espace Schengen a traversé des crises pires que celle-ci. Mais il n’en traversera plus beaucoup d’autres si des gouvernements continuent de traiter sa soupape de sécurité comme une arme contre leurs voisins. Schengen a prouvé sa souplesse et sa solidité face à une pandémie, une crise des réfugiés, une guerre en Europe. Mais sans un sursaut de crédibilité, il restera sous pression. Ceuta a révélé un point bas dans la confiance entre pays de l’UE et la prochaine crise pourrait être plus difficile à contenir.
Ce qu’il ne fallait pas manquer
ANDERSSON ET L’UEMagdalena Andersson, en passe de devenir la prochaine première ministre de la Suède après les élections de ce mois-ci, a confié à Politico vouloir supprimer le droit de veto national sur la politique étrangère de l’UE au profit du vote à la majorité qualifiée.
Elle souhaite aussi que l’UE saisisse les avoirs russes gelés de la banque centrale pour financer l’Ukraine. « Prenons-les, utilisons-les », a-t-elle déclaré, balayant les objections juridiques belges qui bloquent le projet depuis plus d’un an. Andersson veut également un rapprochement avec le Canada, et espère que le Royaume-Uni réintégrera un jour l’Union.
Andersson négocie toujours une coalition après la victoire de son bloc de quatre partis à trois sièges près, et exclut toute alliance avec les Démocrates de Suède, parti d’extrême droite qui soutenait le gouvernement sortant.
MADE IN EUROPELe premier ministre britannique Andy Burnham a profité d’une rencontre avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en marge de l’Assemblée générale des Nations unies mardi pour plaider l’inclusion du Royaume-Uni dans la politique industrielle européenne Made in Europe, avertissant que Londres risque de subir des « dommages collatéraux » de règles visant la concurrence chinoise.
Selon Burnham, le statut de « membre associé » envisagé pour le Canada n’est pas proposé au Royaume-Uni. Les diplomates européens sont divisés, certains États membres voulant intégrer le Royaume-Uni dans l’Industrial Accelerator Act, tandis que la France, la Pologne, l’Italie et la Grèce poussent pour une ligne plus dure.
L’ancien premier ministre britannique Tony Blair a exhorté cette semaine le gouvernement Burnham à abandonner ses lignes rouges sur un rapprochement avec l’UE et à tracer une voie de retour vers l’adhésion. Le sommet UE-Royaume-Uni censé boucler le grand « reset » post-Brexit des relations, initialement prévu en juillet, n’a toujours pas de date.
CHASSE À LA PAPERASSEAu moins 17 gouvernements de l’UE ont approuvé une initiative austro-italienne baptisée « Alliance pour la réduction du fardeau bureaucratique », destinée à empêcher les autorités nationales de surtransposer les règles européennes en y ajoutant des exigences supplémentaires lors de leur mise en œuvre au niveau national.
Le secrétaire d’État autrichien à la simplification, Sepp Schellhorn, a dit vouloir « piquer les bonnes idées les uns aux autres et laisser les mauvaises à la maison ». Les propositions Omnibus de la Commission permettraient déjà d’économiser 17 milliards d’euros par an en coûts administratifs, avec un objectif de réduction de la paperasse de 25% pour les grandes entreprises et de 35% pour les petites.
Les barrières internes au marché unique équivalent déjà à un droit de douane de 45 à 60%, selon des estimations de la BCE. La présidente de la Commission européenne von der Leyen a par ailleurs appelé à un « pacte contre la surtransposition », estimant que les États membres doivent aussi réduire leur propre paperasse plutôt que de laisser Bruxelles simplifier seule.
STATUT D’ASSOCIÉL’ambassadeur désigné du Canada auprès de l’UE, Jonathan Wilkinson, a minimisé le statut de « membre associé » qu’Ursula von der Leyen et Mark Carney ont tous deux avalisé ce mois-ci. « On préférerait que les gens se concentrent sur le fond », a-t-il dit.
Ce statut n’existe pas formellement et inquiète plusieurs États membres. L’Allemagne, en particulier, s’interroge, après avoir elle-même échoué à faire qualifier l’Ukraine de « membre associé » plutôt que de lui accorder l’adhésion complète qu’elle a demandée. Wilkinson a indiqué que le partenariat couvrirait les matières premières critiques, l’énergie, le numérique et l’IA, des domaines où le Canada veut réduire sa dépendance à la Chine comme aux États-Unis.
Les discussions avec les États membres de l’UE, qui doivent approuver tout nouvel arrangement, vont s’intensifier avant un sommet prévu fin octobre. Des tensions commerciales subsistent des deux côtés, des droits de douane canadiens sur l’acier et de la politique d’achat « Buy Canadian » à la future taxe carbone aux frontières de l’UE et son interdiction des importations liées à la déforestation.
Les lectures de la semaine
- Le professeur Marc Weller, de Chatham House, examine en quoi le nouvel accord entre le Danemark et les États-Unis sur le Groenland constitue un succès rare pour une diplomatie mesurée, dans une période de politique mondiale extrêmement instable, soulignant la « force de l’unité » pour les membres de l’UE et de l’OTAN.
- Adoptant une posture résolument optimiste, Caroline de Gruyter avance, dans Foreign Policy, que l’absence d’un « numéro de téléphone unique » pour l’Europe est une force qui ne dit pas son nom : elle traduit la séparation institutionnelle des pouvoirs et un système qui, malgré sa complexité et la lenteur de ses processus décisionnels, débouche souvent sur le compromis et l’unité.
- Anthony Dworkin, du European Council on Foreign Relations (ECFR), présente un nouveau cadre pour la politique étrangère britannique sous le premier ministre Andy Burnham, plaidant pour un rapprochement du Royaume-Uni avec l’UE et ses États membres sur la défense, la sécurité, la technologie et la sécurité économique au sens large.