Bonjour. Ici Anna, qui vous écrit depuis Londres. Nous sommes le 7 septembre, et voici votre point hebdomadaire sur l’actualité qui compte dans l’Union européenne.
Le briefing de cette semaine est signé par Eric Monnet. Eric est historien de l’économie, professeur à l’EHESS et à la Paris School of Economics, et chercheur affilié au CEPR. Il a occupé des postes de chercheur invité à l’université Columbia, à l’université Rutgers, à l’université de Gand, au FMI et au sein du think tank Bruegel, et a travaillé comme économiste à la Banque de France. Le briefing a été traduit de l’anglais par What’s up EU.
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Bien à vous,
Anna Morin
Briefing Eric Monnet
L’Europe ne peut plus se permettre d’ignorer le taux de change de l’euro
Les interventions sur le marché des changes font leur retour dans les grandes économies mondiales. La Chine instrumentalise depuis longtemps le renminbi pour freiner son appréciation. Les États-Unis ont renoué avec l’intervention comme instrument géopolitique, comme ils le faisaient couramment jusqu’aux années 1990.
L’Europe ne peut plus faire l’économie d’une doctrine sur ce sujet. Non qu’elle doive manipuler l’euro, mais parce qu’elle reste institutionnellement démunie face à un monde où d’autres puissances utilisent de plus en plus le taux de change au service d’objectifs économiques et stratégiques.
Ce que signifie l’intervention américaine sur le marché des changes
Les États-Unis se sont joints le 31 juillet à l’effort japonais de soutien au yen. Le Japon a fourni l’essentiel de la puissance de feu financière ; la contribution américaine, plus modeste, semble avoir surtout pesé politiquement. L’opération américaine aurait consisté à vendre des euros pour acheter des yens.
Il s’agit d’une intervention du Trésor américain, via son fonds de stabilisation des changes, le Exchange Stabilization Fund. Ce n’était donc pas une décision de politique monétaire de la Fed, qui s’est bornée à exécuter des transactions ordonnées par le Trésor en tant qu’agent budgétaire du gouvernement.
La distinction compte, car politique de change et politique monétaire peuvent tirer dans des directions opposées. Le gouvernement peut vouloir un yen plus fort pour limiter des mouvements de capitaux désordonnés, réduire la pression sur les rendements obligataires américains, ou venir en aide à un allié stratégique.
Mais la faiblesse du yen reflète surtout l’écart de taux d’intérêt entre le Japon et les États-Unis. Le soutenir par l’intervention, alors que la politique monétaire américaine maintient des rendements élevés, revient à traiter un symptôme sans s’attaquer à la politique qui en est la cause.
Les conséquences ne s’arrêtent pas au Japon ni à la géopolitique. Vendre des euros pour acheter des yens affecte directement le taux de change de l’euro. De plus, des ventes japonaises de bons du Trésor américain, réelles ou anticipées, peuvent faire bouger les rendements américains, qui se transmettent rapidement aux marchés obligataires européens. Les mouvements de change modifient aussi les prix à l’importation de la zone euro, sa compétitivité et, in fine, l’inflation.
La BCE doit donc intégrer ces interventions étrangères dans son évaluation de la politique monétaire, même lorsqu’elle n’a été ni consultée ni prévenue. Toutefois la réponse ne peut passer par la seule politique monétaire de la BCE. Pour préserver son autonomie monétaire, l’Europe doit pouvoir répondre à une politique de change par des outils potentiellement capables d’isoler le taux de change de la politique monétaire (même si une isolation complète ne peut jamais être atteinte en pratique).
Qui intervient sur le taux de change de l’euro ?
L’Europe n’a jamais établi de véritable politique de change. En vertu de l’article 127(2) du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), la conduite des opérations de change relève de l’Eurosystème.
Mais l’autorité politique se trouve ailleurs. L’article 219 du TFUE prévoit que le Conseil de l’UE peut conclure des accords formels de change. À défaut d’un tel système, il peut « formuler les orientations générales de la politique de change », sur recommandation de la Commission ou de la BCE. La BCE doit être consultée, et tout accord doit respecter son objectif principal de stabilité des prix. L’UE ne disposant pas d’un équivalent de l’Exchange Stabilization Fund, la mise en œuvre passe toujours par la BCE.
Aucun accord du Conseil ni aucune orientation générale n’a jamais été adopté. Dans ce vide, l’Eurosystème conserve la capacité d’intervenir seul ou avec d’autres banques centrales. Néanmoins une capacité n’est pas une stratégie, et une possibilité juridique n’équivaut pas à une légitimité démocratique.
La BCE n’est intervenue qu’à deux reprises jusqu’à aujourd’hui : pour soutenir l’euro nouvellement créé en 2000, et lors de l’opération internationale coordonnée après le séisme et le tsunami au Japon, en mars 2011. Cette dernière avait été explicitement décidée d’un commun accord par les ministres des Finances et les gouverneurs de banques centrales du G7. Depuis, plus rien.
Intervenir n’équivaut pas à fixer une cible de change ou à conclure un accord de change. Cela ne peut pas non plus l’emporter durablement sur les fondamentaux monétaires, budgétaires et commerciaux. Mais cela peut calmer des marchés désordonnés, signaler des objectifs de politique économique et faire gagner du temps, surtout lorsque l’action est coordonnée.
L’Europe devrait donc définir à l’avance les circonstances qui justifieraient une intervention, les objectifs qu’elle pourrait légitimement poursuivre, et le processus de coordination entre le Conseil, la Commission et la BCE.
La moitié manquante de la puissance de l’euro
Ce constat s’inscrit aussi dans un débat plus large sur le rôle international de l’euro. La BCE ne peut pas internationaliser la monnaie seule. L’Europe a besoin de marchés de capitaux plus profonds et d’une offre plus abondante de dette commune liquide et bien notée, un actif européen sans risque capable de rivaliser avec les bons du Trésor américain. La BCE elle-même reconnaît désormais que le rôle de monnaie de réserve de l’euro est limité par une offre restreinte et fragmentée de ce type d’actifs.
Le contraste est tout aussi net dans l’usage des lignes de swap entre banques centrales. Les États-Unis et la Chine ont bâti de vastes réseaux qui donnent aux banques centrales étrangères accès à leur monnaie, tout en servant des objectifs stratégiques plus larges. L’approche européenne reste nettement plus prudente : l’accès aux dispositifs de liquidité de la BCE est plus étroit et soumis à plus de conditions. Un tel réseau de prêts entre banques centrales ne peut être traité comme un simple instrument de politique monétaire : il comporte inévitablement des implications géopolitiques et budgétaires.
La BCE a raison d’hésiter à s’aventurer sur ce terrain sans un soutien politique ferme des institutions législatives et exécutives européennes. Toutefois une grande banque centrale ne peut ignorer un monde de plus en plus façonné par les lignes de swap et l’intervention sur les changes. Une banque centrale véritablement indépendante et démocratiquement légitime ne peut agir que sous un mandat clair et en coordination étroite avec les autres bras de la politique économique et étrangère.
Les États-Unis disposent à la fois d’une autorité de change et d’un marché de dette souveraine. L’Europe a une monnaie mondiale, mais elle n’a ni doctrine de change claire, ni actif commun comparable et sans risque. Dans un ordre monétaire plus interventionniste et plus géopolitique, cette incomplétude institutionnelle devient dangereuse. Le Conseil et la Commission devraient combler ce manque avant que la prochaine crise ne force la BCE à improviser.
Ce qu’il ne fallait pas manquer
CEUTALe Premier ministre espagnol Pedro Sáncheza affirmé jeudi devant le Congrès qu’aucun rapport de renseignement n’avait anticipé l’ampleur de la traversée de Ceuta en juillet, écartant un document policier divulgué qui accusait les forces de sécurité marocaines d’avoir orchestré l’arrivée de plus de 70 000 personnes.
Le chef de la police nationale espagnolea démenti l’existence d’un tel rapport, affirmant qu’un juge avait interdit aux enquêteurs de le lui présenter. Le Maroc a également rejeté ces accusations, rappelant la coopération pour le retour de la plupart des migrants en 48 heures.
SEAEOnze États membres, menés par la France et l’Allemagne,ont envoyé une lettre à la haute représentante Kaja Kallas proposant cinq mesures pour accélérer les décisions de politique étrangère, dont un recours élargi au vote à la majorité qualifiée.
Dans une note séparée, la France et l’Allemagne iraient plus loin, en proposant de placer une grande partie du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) sous la tutelle de la Commission et de faire de Kallas une vice-présidente exécutive chargée du commerce, du développement et de la politique de défense, tout en laissant le personnel de gestion de crise au sein du SEAE.
Kallas s’est exprimée sur cette initiative après avoir présidé des discussions en « format Gymnich », lors de la réunion informelle semestrielle des ministres des affaires étrangères de l’UE. Elle a indiqué que les ministres avaient eu une bonne discussion sur « les points où nos méthodes de travail nous empêchent d’exercer l’influence que l’Europe devrait avoir ».
INFLATIONL’inflation annuelle de la zone euro devraitatteindre les 3,3% en août, contre 2,9% en juillet, son plus haut niveau depuis 2023. La hausse des prix est portée presque entièrement par les coûts de l’énergie, après de nouvelles perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
En juin, laBCE a relevé son taux de dépôt à 2,25%, sa première hausse en trois ans. La BCE avait invoqué les risques inflationnistes liés au choc énergétique au Moyen-Orient, avant de laisser ses taux inchangés en juillet. Sa prochaine réunion de politique monétaire aura lieu le 10 septembre.
EMPLOI ALLEMANDDes dirigeants de Mercedes-Benz et du fabricant d’outils Stihlréclament un retour des salariés allemands à une semaine de 40 heures sans compensation supplémentaire. « Le travail est devenu trop cher ici au regard des standards internationaux », a déclaré le président du conseil de surveillance de Mercedes-Benz, Martin Brudermüller.
L’emploi industriel allemand recule de jusqu’à 15 000 postes par mois. À 49,50 euros de l’heure, le coût du travail en Allemagne dépasse de 47% la moyenne de l’UE, soit plus du triple de celui de la Hongrie. La production industrielle a chuté de plus de 15% depuis 2017, plombée par des prix de l’énergie élevés et la concurrence chinoise selon l’institut IMK.
IG Metall, le plus grand syndicat allemand, estime que la semaine de 35 heures actuelle n’existe déjà presque plus en pratique et prévient qu’allonger le temps de travail sans hausse de salaire détruirait plus d’emplois qu’il n’en sauverait. Les négociations salariales formelles débuteront en octobre.
BERLIN ACCUSE MOSCOUL’Allemagnea formellement imputé à la Russie une attaque de drones déjouée qui visait des avions-cargo ukrainiens à l’aéroport de Leipzig-Halle début août, et a engagé des mesures de rétorsion contre Moscou. Le ministre des affaires étrangères Johann Wadephul a fermé le consulat russe de Bonn et la Maison russe de Berlin, deux lieux longtemps considérés comme des foyers d’espionnage et de propagande, tout en durcissant les règles d’entrée pour les ressortissants russes.
La haute représentante de l’UE Kaja Kallas aestimé que l’attaque portait « toutes les marques d’un terrorisme d’État ». Réunis à Wicklow, les ministres des affaires étrangères de l’UE ont fait bloc derrière l’Allemagne pour désigner la Russie comme responsable du complot.
Moscou arépliqué à l’identique. Le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov a ordonné la fermeture de plusieurs centres culturels Goethe-Institut, tandis que Vladimir Poutine a qualifié les preuves allemandes de « fabriquées de toutes pièces ».
Les lectures de la semaine
- Dans Foreign Policy, Stephen Waltvoit dans l’enlisement de la guerre russe en Ukraine et l’échec des frappes américaines en Iran les signes d’un retour de la « défense dominante ». Les progrès des drones, des missiles et de la surveillance permettent désormais, même à des États faibles, de dissuader efficacement des puissances plus fortes, une tendance dont le secrétaire général de l’ONU António Guterres note qu’elle a sévèrement limité la capacité des grandes puissances à imposer leur volonté.
- L’historien Georges Vigarello, dans Le Grand Continent,retrace cinq siècles d’individualisme occidental, qu’il définit par l’émancipation, la singularité et l’intériorité. Il met en garde : l’autonomie tant vantée de l’Occident crée de nouvelles dépendances et se heurte à des limites écologiques, tout en alimentant les récits russes d’un Occident « décadent » et hyper-individualisé.