Les 30 et 31 juillet 2026, plus de 80 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de Ceuta, l’enclave espagnole. En 48 heures, 70 000 d’entre elles étaient reparties de leur plein gré vers le Maroc, et aucune n’a depuis atteint l’Espagne continentale, selon le gouvernement espagnol. Au moins 141 personnes sont mortes en tentant de rejoindre Ceuta et entre 5 000 et 11 000, dont des milliers de mineurs non accompagnés, se trouvent toujours dans une ville de 83 000 habitants.
Le différend diplomatique qui a suivi n’avait presque rien à voir avec ces chiffres, il portait au contraire sur la confiance dans l’espace Schengen. Seul régime frontalier au monde à fonctionner ainsi, Schengen repose sur l’idée que chaque État membre gardera son tronçon de frontière extérieure, et qu’aucun ne retournera les mécanismes de la zone sans passeport contre ses propres membres. À Ceuta, ces deux attentes ont volé en éclats, mettant le système sous forte pression et révélant des failles plus larges.
Une crise de confiance, pas une crise migratoire
Comment tant de personnes ont-elles pu, soudainement, franchir une frontière pourtant bien gardée et pourquoi le Maroc ne les en a-t-il pas empêchées ? La question a déclenché une profonde crise politique en Espagne. Les explications ne manquent pas. Certains y voient l’effet d’un arrêt de la Cour suprême espagnole jugeant illégaux les refoulements de migrants arrivés par la mer. D’autres pointent la conjonction d’un Maroc plus audacieux, qui teste les frontières espagnoles, et d’un gouvernement espagnol plus conciliant, qui a besoin du soutien marocain pour contenir la migration. Madrid a changé plusieurs fois de version : après avoir mis en cause les passeurs, puis la Russie et Israël, le premier ministre Pedro Sánchez a, cette semaine encore, fini par admettre que le Maroc avait pu jouer un rôle.
L’Espagne applique un système de « double filtre » aux frontières de ses enclaves de Ceuta et Melilla, toutes deux situées en territoire marocain. Il est composé d’un contrôle à l’entrée depuis le Maroc, puis d’un second pour rejoindre l’Espagne continentale et, de là, le reste de l’espace Schengen. Ce dispositif est en vigueur depuis son adhésion à Schengen en 1991, précisément pour empêcher que le statut particulier de ces territoires n’ouvre une porte dérobée vers la zone sans passeport.
Même si ceux qui entraient à Ceuta n’avaient guère de chances de rejoindre le reste de l’espace Schengen, la crise s’est néanmoins politisée à toute vitesse. L’Italie a rétabli des contrôles sur les voyageurs en provenance d’Espagne dès le 1er août, et 22 chefs de gouvernement européens, menés par la première ministre italienne Giorgia Meloni et la première ministre danoise Mette Frederiksen, ont signé une lettre commune accusant l’Espagne de créer des « facteurs d’attraction » migratoires, citant notamment la régularisation de 600 000 à 1 million de migrants en situation irrégulière cet été. L’Espagne a répondu en imposant à son tour des contrôles à l’Italie une semaine plus tard, et les deux pays les ont depuis prolongés jusqu’au 1er octobre.
Trois épreuves ratées par Schengen
Trois principes permettent à Schengen de fonctionner, et la crise de Ceuta les a tous mis à l’épreuve. D’abord, la frontière doit être clairement définie : ceux qui sont à l’intérieur comme à l’extérieur doivent savoir où elle se trouve, et ceux de l’extérieur doivent savoir ce qu’il en coûte de la franchir sans autorisation. Ensuite, elle doit être défendable : les États membres doivent être capables et désireux de la défendre. Enfin, et c’est peut-être le plus important, elle doit être crédible : chacun, dedans comme dehors, doit savoir que tout sera fait pour la protéger. À Ceuta, la frontière Schengen n’a été rien de tout cela.
La réaction initiale de l’UE a été dispersée plutôt que collective. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est d’abord bornée à réclamer l’arrêt des traversées et des retours rapides. Elle a ensuite changé de ton, insistant sur le soutien de l’UE à l’Espagne, avant d’adopter une position plus ferme dans son discours sur l’état de l’Union du 16 septembre. Elle a affirmé que « la frontière de Ceuta est une frontière européenne. Parce que Ceuta est l’Espagne. Ceuta est l’Europe. Et l’Europe sera à vos côtés. »
Les contrôles temporaires ont toujours été conçus comme une « soupape de sécurité », destinée à relâcher la pression sur la zone sans passeport en cas d’urgence. Ils servent désormais à faire pression politiquement sur d’autres États membres. Le recours à des contrôles temporaires aux frontières intérieures est pourtant chose courante. En effet, un tiers environ des 29 membres de l’espace Schengen en appliquaient déjà avant l’épisode de Ceuta. Ce qui est nouveau, c’est de s’en servir pour sanctionner un État membre plutôt que pour répondre à une menace réelle à une frontière commune. L’Autriche a même invoqué Ceuta parmi les raisons de prolonger les contrôles à ses propres frontières avec la Slovaquie, la Tchéquie, la Hongrie et la Slovénie, des frontières qui n’ont rien à voir avec le Maroc.
Des répercussions plus larges
L’audace marocaine comme les hésitations de l’UE ont un précédent qui devrait inquiéter les membres de Schengen. En 2021, le Bélarus avait poussé des migrants vers les frontières polonaise, lituanienne et lettone ; l’UE avait alors répliqué en dénonçant publiquement le rôle de Minsk et en sanctionnant les compagnies aériennes impliquées. Cette fois, fort des soutiens obtenus pour ses revendications sur le Sahara occidental, à Washington comme en Europe, le Maroc a fait de l’hostilité européenne à la migration irrégulière un levier de pression.
Si ni la Commission ni l’Espagne ne montrent que faire pression sur la frontière a un coût, adversaires comme partenaires en concluront que la frontière extérieure de l’espace Schengen se négocie. La Russie et le Bélarus en tirent déjà la leçon.
Renouveler le pacte, pas le réécrire
La crise de Ceuta n’appelle pas une nouvelle architecture juridique. L’article 29 du code frontières Schengen, seul mécanisme prévu pour traiter des « manquements graves » à la frontière extérieure, n’a été activé qu’une seule fois, lors de la crise migratoire grecque de 2016 et la Grèce était restée dans l’espace Schengen tout du long.
Ce que Ceuta a mis au jour, c’est une brèche dans la confiance sur laquelle repose le pacte Schengen : que chaque État membre défendra les frontières qu’il partage avec les autres, et qu’instrumentaliser la migration contre un partenaire aura un prix. L’espace Schengen n’est pas à l’abri de la polarisation politique croissante, ni de l’exploitation populiste des inquiétudes migratoires. Pour restaurer cette confiance, il faudra que la Commission applique les règles avec impartialité, que les États membres décident s’ils se font de nouveau confiance, et que l’UE mobilise son levier diplomatique et économique chaque fois qu’un pays tiers cherche à instrumentaliser la migration contre elle.
Ceuta ne signera pas la fin de Schengen. L’espace Schengen a traversé des crises pires que celle-ci. Mais il n’en traversera plus beaucoup d’autres si des gouvernements continuent de traiter sa soupape de sécurité comme une arme contre leurs voisins. Schengen a prouvé sa souplesse et sa solidité face à une pandémie, une crise des réfugiés, une guerre en Europe. Mais sans un sursaut de crédibilité, il restera sous pression. Ceuta a révélé un point bas dans la confiance entre pays de l’UE et la prochaine crise pourrait être plus difficile à contenir.