Face à l’aggravation de leur déficit commercial bilatéral, qui devrait dépasser les 400 milliards d’euros en 2026, les Européens ont posé un ultimatum à Pékin : trouver une solution d’ici à mi-octobre ou s’exposer à des barrières douanières sans précédent. L’incertitude ne porte plus sur la mise en place de nouvelles mesures de protection, mais plutôt sur l’ampleur de ce virage et sur l’intensité des tensions qui en découleront.
Une réponse européenne au second choc chinois en cours de finalisation
Le second choc chinois désigne la nouvelle vague d’exportations chinoises initiée au début des années 2020. Le terme fait référence au “premier choc” d’exportations de produits à bas coût autour de l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001.
Ce nouvel afflux de produits chinois est le fruit des succès du virage techno-industrialiste engagé sous Xi Jinping. Il conforte le statut de la Chine comme premier fournisseur mondial de biens manufacturés, à des niveaux inégalés depuis 50 ans. Dans le même temps, les importations et la consommation chinoises — peu encouragées dans un modèle économique axé sur la production et l’autosuffisance — ne suivent pas cette dynamique.
Pour l’Europe, le défi est d’autant plus grand que ce second choc chinois porte sur ses secteurs de prédilection, de la chimie, aux machines-outils, en passant par les industries vertes et l’automobile. En outre, cette fois l’autre grande économie développée que sont les États-Unis est partiellement fermée aux produits chinois, faisant de l’Europe le principal débouché possible pour les nombreuses surcapacités chinoises sur les segments du moyen et haut de gamme.
Les produits chinois bénéficient de subventions sans équivalent dans le monde (4,4 % du PIB par an selon le FMI) et d’une monnaie sous-évaluée de 20 % (toujours selon le FMI). Cet afflux aggrave par ailleurs les dépendances européennes vis-à-vis d’un acteur coutumier de la coercition économique et principal soutien à l’effort de guerre russe en Ukraine.
Après une relative accalmie en 2025, les Européens ont relancé les mesures de défense commerciale amorcées en 2024.
Des droits de douane ont été imposés cette année sur une douzaine de types de biens chinois (chimie, acier, pneus et agriculture). Une dizaine d’enquêtes ont aussi été lancées dans ces mêmes secteurs. De nouvelles initiatives sont presque certaines d’ici à fin octobre, dans la chimie, les véhicules hybrides et les machines-outils.
Dans le même temps, l’UE a finalisé des mesures extraordinaires contre les petits colis (50 milliards d’euros d’importations en 2025 pour l’UE), liés au e-commerce chinois à 90 %, réduisant ce flux de près de moitié. Son secteur de l’acier a aussi bénéficié de mesures exceptionnelles, conduisant à une diminution de deux tiers du quota chinois, un doublement des droits de douane hors quota et des mesures anti-contournement, l’ensemble allant jusqu’à couvrir certains secteurs en aval.
Les actions européennes contre l’afflux de produits chinois vont au-delà des barrières tarifaires. Le règlement sur les subventions étrangères a entravé la participation au marché unique de plusieurs acteurs chinois : blocage de l’acquisition d’une chaîne allemande de détaillants électroniques, exclusion du principal producteur chinois de matériel roulant de marchés publics, et mesures contre des fournisseurs de scanners et de turbines d’éoliennes.
Dans un autre registre, plusieurs textes en négociation visent à instaurer une préférence européenne dans les marchés publics et les subventions, participant ainsi à cette réponse à la concurrence chinoise. De même, des mesures sont en cours de finalisation pour réduire les dépendances et les vulnérabilités de l’UE dans trois domaines clés : les minerais critiques, les nouvelles technologies de l’information et les industries vertes.
Par ailleurs, les renforcements envisagés des normes environnementales sur le marché européen frapperaient tout particulièrement les produits chinois. Cela concerne les produits à risque de causer de la déforestation, la prise en compte des émissions de carbone (MACF). Il en va de même pour la réglementation sur la lutte contre le travail forcé, qui devrait entrer effectivement en vigueur dans les prochains mois.
Enfin, les enquêtes pour non-respect des réglementations numériques contre des acteurs chinois du e-commerce se sont multipliées, donnant lieu à quelque 2 milliards d’euros d’amende depuis début 2025.
Menaces de représailles, négociation et deadline
Fidèle à sa culture de rétorsion, Pékin a menacé de représailles en réponse à chacune des mesures évoquées. Pourtant, les deux parties ont lancé fin juin un cadre spécifique de négociation autour de groupes de travail sur le commerce et l’investissement, le contrôle des exportations, la propriété intellectuelle et la réforme de l’OMC, avec mi-octobre pour échéance. D’après les autorités européennes, des restrictions volontaires aux exportations ont été évoquées.
Les chefs d’État européens ont inscrit à l’agenda du Conseil des 15-16 octobre une conclusion sur les relations commerciales avec la Chine. À cette occasion, la Commission devrait recevoir le feu vert définitif pour une partie des nouvelles barrières envisagées, dont l’ampleur dépendra des premiers résultats des négociations.
Quoi qu’il arrive, des mesures unilatérales seront inévitables. Le responsable européen des outils commerciaux, Denis Redonnet, a été clair : “le dialogue seul ne suffira pas”.
L’Allemagne, en première ligne face à ce second choc chinois et désormais pressée par une large partie de son industrie, est en passe d’abandonner son opposition traditionnelle aux mesures protectionnistes. Berlin a fait connaître fin août son soutien à des mesures fortes. Un paquet plus large pour répondre à ce défi commercial doit être approuvé par la chancellerie avant la réunion européenne de mi-octobre.
Les Pays-Bas, la Belgique et la Suède, historiquement toujours plutôt réticents à l’idée d’ériger de nouvelles barrières, poussent aussi pour des mesures. Les dernières réticences sont à chercher du côté d’une Slovaquie et d’une Espagne soucieuses de préserver une relation privilégiée avec Pékin.
Barrières et coup de chaud à l’horizon
L’incertitude porte donc désormais sur l’ampleur des tensions à venir. La balle est largement dans le camp de Pékin. Quelles concessions seront faites ? Quelles mesures de rétorsion seront adoptées ?
Les autorités chinoises vont certainement vouloir tester la détermination de Bruxelles. Les Européens devront alors garder à l’esprit que la Chine, avec sa fragile demande intérieure, ne peut se permettre de perdre son principal marché d’exportation — a fortiori pour ses productions haut de gamme, essentielles à ses ambitions techno-industrielles.
Octobre ouvre une séquence de vives tensions, qui inéluctablement finira par déboucher sur un léger rééquilibrage d’une relation dont aucun des deux partenaires ne peut s’extraire.