Bonjour ! Ici Anna, qui vous écrit depuis Londres, où les relations avec l’UE semblent se réchauffer de jour en jour. Nous sommes le 5 octobre, et voici votre point hebdomadaire sur l’actualité qui compte dans l’Union européenne.
Le briefing de cette semaine se penche sur l’afflux commercial chinois et ses possibles répercussions sur l’UE. Nous sommes très heureux d’avoir pu compter sur François Chimits pour le traiter. François est responsable du programme Europe et Resident Fellow à l’Institut Montaigne, où il se spécialise dans la sécurité économique, la politique commerciale de l’UE et le triangle UE-États-Unis-Chine. Il a auparavant passé quatre ans au sein de l’équipe économique du MERICS, à Berlin et à Bruxelles, travaillé à la Direction générale du Trésor à Singapour, Pékin et Paris, et enseigné l’économie chinoise à Sciences Po Paris entre 2019 et 2024.
Nous revenons également sur le bras de fer budgétaire de l’UE entre l’Allemagne et dix-sept autres États membres, l’inflation de la zone euro à son plus haut niveau depuis trois ans, l’avancée de Burnham vers un sommet UE-Royaume-Uni, et la campagne de pression de Washington autour des réserves européennes de diesel. Ne manquez pas non plus ma sélection de lectures conseillées, à la fin de la newsletter.
Un grand merci à Joe Pearn pour son aide dans la préparation de cette édition. N’hésitez pas à partager cette newsletter avec vos amis et collègues, à nous suivre sur LinkedIn, et à nous écrire à contact@whatsupeu.co
Bien à vous,
Anna Morin
Briefing François Chimits
Afflux commercial chinois : octobre sera rouge
Face à l’aggravation de leur déficit commercial bilatéral, qui devrait dépasser les 400 milliards d’euros en 2026, les Européens ont posé un ultimatum à Pékin : trouver une solution d’ici à mi-octobre ou s’exposer à des barrières douanières sans précédent. L’incertitude ne porte plus sur la mise en place de nouvelles mesures de protection, mais plutôt sur l’ampleur de ce virage et sur l’intensité des tensions qui en découleront.
Une réponse européenne au second choc chinois en cours de finalisation
Le second choc chinois désigne la nouvelle vague d’exportations chinoises initiée au début des années 2020. Le terme fait référence au “premier choc” d’exportations de produits à bas coût autour de l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001.
Ce nouvel afflux de produits chinois est le fruit des succès du virage techno-industrialiste engagé sous Xi Jinping. Il conforte le statut de la Chine comme premier fournisseur mondial de biens manufacturés, à des niveaux inégalés depuis 50 ans. Dans le même temps, les importations et la consommation chinoises — peu encouragées dans un modèle économique axé sur la production et l’autosuffisance — ne suivent pas cette dynamique.
Pour l’Europe, le défi est d’autant plus grand que ce second choc chinois porte sur ses secteurs de prédilection, de la chimie, aux machines-outils, en passant par les industries vertes et l’automobile. En outre, cette fois l’autre grande économie développée que sont les États-Unis est partiellement fermée aux produits chinois, faisant de l’Europe le principal débouché possible pour les nombreuses surcapacités chinoises sur les segments du moyen et haut de gamme.
Les produits chinois bénéficient de subventions sans équivalent dans le monde (4,4 % du PIB par an selon le FMI) et d’une monnaie sous-évaluée de 20 % (toujours selon le FMI). Cet afflux aggrave par ailleurs les dépendances européennes vis-à-vis d’un acteur coutumier de la coercition économique et principal soutien à l’effort de guerre russe en Ukraine.
Après une relative accalmie en 2025, les Européens ont relancé les mesures de défense commerciale amorcées en 2024.
Des droits de douane ont été imposés cette année sur une douzaine de types de biens chinois (chimie, acier, pneus et agriculture). Une dizaine d’enquêtes ont aussi été lancées dans ces mêmes secteurs. De nouvelles initiatives sont presque certaines d’ici à fin octobre, dans la chimie, les véhicules hybrides et les machines-outils.
Dans le même temps, l’UE a finalisé des mesures extraordinaires contre les petits colis (50 milliards d’euros d’importations en 2025 pour l’UE), liés au e-commerce chinois à 90 %, réduisant ce flux de près de moitié. Son secteur de l’acier a aussi bénéficié de mesures exceptionnelles, conduisant à une diminution de deux tiers du quota chinois, un doublement des droits de douane hors quota et des mesures anti-contournement, l’ensemble allant jusqu’à couvrir certains secteurs en aval.
Les actions européennes contre l’afflux de produits chinois vont au-delà des barrières tarifaires. Le règlement sur les subventions étrangères a entravé la participation au marché unique de plusieurs acteurs chinois : blocage de l’acquisition d’une chaîne allemande de détaillants électroniques, exclusion du principal producteur chinois de matériel roulant de marchés publics, et mesures contre des fournisseurs de scanners et de turbines d’éoliennes.
Dans un autre registre, plusieurs textes en négociation visent à instaurer une préférence européenne dans les marchés publics et les subventions, participant ainsi à cette réponse à la concurrence chinoise. De même, des mesures sont en cours de finalisation pour réduire les dépendances et les vulnérabilités de l’UE dans trois domaines clés : les minerais critiques, les nouvelles technologies de l’information et les industries vertes.
Par ailleurs, les renforcements envisagés des normes environnementales sur le marché européen frapperaient tout particulièrement les produits chinois. Cela concerne les produits à risque de causer de la déforestation, la prise en compte des émissions de carbone (MACF). Il en va de même pour la réglementation sur la lutte contre le travail forcé, qui devrait entrer effectivement en vigueur dans les prochains mois.
Enfin, les enquêtes pour non-respect des réglementations numériques contre des acteurs chinois du e-commerce se sont multipliées, donnant lieu à quelque 2 milliards d’euros d’amende depuis début 2025.
Menaces de représailles, négociation et deadline
Fidèle à sa culture de rétorsion, Pékin a menacé de représailles en réponse à chacune des mesures évoquées. Pourtant, les deux parties ont lancé fin juin un cadre spécifique de négociation autour de groupes de travail sur le commerce et l’investissement, le contrôle des exportations, la propriété intellectuelle et la réforme de l’OMC, avec mi-octobre pour échéance. D’après les autorités européennes, des restrictions volontaires aux exportations ont été évoquées.
Les chefs d’État européens ont inscrit à l’agenda du Conseil des 15-16 octobre une conclusion sur les relations commerciales avec la Chine. À cette occasion, la Commission devrait recevoir le feu vert définitif pour une partie des nouvelles barrières envisagées, dont l’ampleur dépendra des premiers résultats des négociations.
Quoi qu’il arrive, des mesures unilatérales seront inévitables. Le responsable européen des outils commerciaux, Denis Redonnet, a été clair : “le dialogue seul ne suffira pas”.
L’Allemagne, en première ligne face à ce second choc chinois et désormais pressée par une large partie de son industrie, est en passe d’abandonner son opposition traditionnelle aux mesures protectionnistes. Berlin a fait connaître fin août son soutien à des mesures fortes. Un paquet plus large pour répondre à ce défi commercial doit être approuvé par la chancellerie avant la réunion européenne de mi-octobre.
Les Pays-Bas, la Belgique et la Suède, historiquement toujours plutôt réticents à l’idée d’ériger de nouvelles barrières, poussent aussi pour des mesures. Les dernières réticences sont à chercher du côté d’une Slovaquie et d’une Espagne soucieuses de préserver une relation privilégiée avec Pékin.
Barrières et coup de chaud à l’horizon
L’incertitude porte donc désormais sur l’ampleur des tensions à venir. La balle est largement dans le camp de Pékin. Quelles concessions seront faites ? Quelles mesures de rétorsion seront adoptées ?
Les autorités chinoises vont certainement vouloir tester la détermination de Bruxelles. Les Européens devront alors garder à l’esprit que la Chine, avec sa fragile demande intérieure, ne peut se permettre de perdre son principal marché d’exportation — a fortiori pour ses productions haut de gamme, essentielles à ses ambitions techno-industrielles.
Octobre ouvre une séquence de vives tensions, qui inéluctablement finira par déboucher sur un léger rééquilibrage d’une relation dont aucun des deux partenaires ne peut s’extraire.
Ce qu’il ne fallait pas manquer
BATAILLE BUDGÉTAIRELe chancelier allemand Friedrich Merz et cinq autres dirigeants de l’UE, venus des Pays-Bas, de Suède, du Danemark, d’Autriche et de Finlande, ont menacé de ne pas donner leur accord sur le prochain budget septennal de l’UE, à moins que « des centaines de milliards » d’euros ne soient retranchés du plan de 2 000 milliards d’euros proposé par la Commission. Ces six pays représentent environ 40% des recettes budgétaires de l’Union.
Dix-sept pays, menés par l’Italie et la Roumanie, ont riposté le 2 octobre par une lettre au Taoiseach irlandais Micheál Martin, qui préside les négociations budgétaires, exigeant le maintien de près de 900 milliards d’euros de financements agricoles et régionaux. Ils avertissent que de nouvelles coupes « affaibliraient » le budget et risqueraient de miner le soutien du public à l’UE elle-même.
Par ailleurs, l’Italie et la Grèce ont demandé à Bruxelles plus de marge dans le cadre des règles annuelles de déficit, alors que l’envolée des prix des carburants liée à la guerre en Iran pèse sur les finances publiques à l’approche des élections de l’an prochain. Rome veut exclure de ses plafonds de dépenses les recettes fiscales liées à l’inflation, tandis qu’Athènes souhaite écarter purement et simplement les subventions « temporaires » aux carburants.
FLAMBÉE D’INFLATIONL’inflation de la zone euro a bondi à 3,8% en septembre, son plus haut niveau depuis trois ans, contre 3,2% en août et au-dessus des 3,6% attendus par les économistes, a annoncé Eurostat. À elle seule, l’inflation énergétique a grimpé à 18,8%, son niveau le plus élevé depuis le début de la guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient ayant fait remonter les prix du pétrole et du gaz.
L’inflation sous-jacente, qui exclut l’alimentation et l’énergie, a légèrement progressé à 2,5%, et Isabel Schnabel, de la BCE elle-même, avertit que les autorités monétaires doivent agir de façon préventive pour empêcher les coûts de l’énergie de se répercuter sur les salaires. La banque a déjà relevé ses taux à deux reprises cette année, en juin et en septembre.
RELANCE BURNHAMLe premier ministre britannique Andy Burnham a débloqué la tenue d’un sommet UE-Royaume-Uni le 20 novembre, après que les deux parties ont convenu de mettre de côté jusqu’à l’an prochain leur différend sur l’accès britannique à la politique industrielle « Made in Europe » de l’UE. Cette réunion, initialement prévue en juillet, était retardée depuis la démission de Keir Starmer.
Les deux parties se sont accordées sur les grandes lignes d’un accord couvrant un programme d’expérience pour les jeunes, les barrières commerciales sur les produits alimentaires et la liaison de leurs systèmes d’échange de quotas d’émission. L’exigence de l’UE d’un accès de ses étudiants aux universités britanniques au tarif national a en revanche été mise en sommeil. Le Royaume-Uni propose 50 000 places par an pour les jeunes, contre 150 000 réclamées par l’UE.
Le désaccord persiste sur l’ampleur du programme de mobilité des jeunes : le Royaume-Uni propose 50 000 places par an, contre 150 000 réclamées par l’UE. Le président français Emmanuel Macron et le premier ministre espagnol Pedro Sánchez ont tous deux affirmé que le Royaume-Uni serait le bienvenu s’il souhaitait rejoindre le bloc.
PRESSION DIESELLa Maison-Blanche a pressé cette semaine les gouvernements européens de libérer du diesel de leurs réserves stratégiques, sous peine d’une interdiction américaine d’exportation, une menace qu’un responsable européen a qualifiée de « chantage ». Les pays du G7 ont annoncé qu’ils libéreraient 100 millions de barils de diesel et de pétrole brut au cours des quatre prochains mois.
Les prix du diesel ont flambé cette année après la guerre lancée par Washington contre l’Iran, qui s’ajoute aux dégâts déjà infligés aux raffineries par la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Les responsables américains ont contourné l’Agence internationale de l’énergie, enceinte traditionnelle des déblocages coordonnés, en faisant pression sur les capitales une à une.
Certains diplomates européens ont jugé l’annonce largement symbolique, estimant qu’elle ne fait que réaffirmer un engagement pris en mars de libérer 400 millions de barils, qui n’ont jamais atteint les marchés européens. Emmanuel Macron a rejeté les accusations de coercition, assurant que les discussions avec Washington avaient été collaboratives et qu’aucune interdiction d’exportation n’avait jamais été sur la table.
Les lectures de la semaine
- Dans Foreign Affairs, Kyle Chan (Brookings) et Helen Toner (Center for Security and Emerging Technology de Georgetown) soutiennent que Washington et Pékin partagent désormais la même angoisse : chacun craint que l’autre détienne l’avantage en matière d’IA, et chacun redoute que ce soit la course à l’avantage, plutôt qu’une percée isolée, qui tourne mal. Le détail le plus révélateur est le peu qu’a produit la récente rencontre Trump-Xi : un accord, selon leurs mots, « pour commencer à parler de parler d’IA ».
- Dans le Financial Times, un réquisitoire plus tranchant contre les États qui bloquent à répétition les sanctions européennes contre la Russie : la Hongrie et la Slovaquie croient peut-être obtenir un levier, mais l’UE prépare déjà des contrôles des capitaux et des solutions de contournement tarifaires pour le prochain veto. Chacun renforce l’argument en faveur du vote à la majorité qualifiée auquel Budapest et Bratislava résistent depuis des années.
- Alex Kolbin, dans War on the Rocks, retrace comment la fermeture successive de l’espace aérien eurasiatique, d’abord russe depuis 2022, puis celui du Golfe lors du conflit iranien de 2026, a privé l’aviation militaire occidentale de toute route de contournement. Son point le plus tranchant est que la vraie vulnérabilité du Pentagone tient à un problème de résilience du réseau, que le simple décompte des appareils ne saisit pas, plutôt qu’au nombre d’avions de transport stratégique dont il dispose.