Bonjour. Nous sommes le 10 mars et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.

Expert de la semaine. Tristan Beucler est analyste industriel chez Strategic Perspectives, un think-tank paneuropéen travaillant à l’intersection de la politique industrielle, de l’énergie et de la diplomatie.

Briefing Tristan Beucler

Que penser de l’Industrial Accelerator Act ?

Après plusieurs reports, la Commission européenne a publié sa proposition pour un Industrial Accelerator Act (IAA).

Ce projet de règlement constitue une avancée majeure vers une politique industrielle européenne commune, axée sur la décarbonation et la production locale. L’IAA répond à la crise industrielle que traverse l’Union européenne, causée par une concurrence déloyale liée à des exportations en surcapacité et à une demande intérieure faible.

En fixant des critères clairs d’émissions de CO2 et de fabrication en Europe pour les matériaux énergivores et les technologies net-zero, l’UE peut soutenir efficacement ses industries stratégiques et retrouver sa compétitivité.

Cependant, la proposition laisse une marge d’amélioration significative, due notamment à la sensibilité politique de son sujet. Le débat aura désormais lieu en public, et le Parlement européen ainsi que le Conseil peuvent se charger de renforcer la proposition pour en maximiser l’impact.

L’IAA bénéficie d’un large soutien politique et industriel, mais sa mise en œuvre et son champ d’application restent sujets à débat parmi les États membres et les groupes politiques du Parlement européen.

Made-in-Europe : une orientation stratégique, mais une définition floue

Un pilier central de l’IAA est l’instauration de critères Made-in-Europe pour les dépenses publiques.

Ces critères ciblent des secteurs stratégiques essentiels à la sécurité économique et à la compétitivité de l’UE : les batteries, le photovoltaïque, les électrolyseurs, les pompes à chaleur, les éoliennes, la fission nucléaire, les véhicules électriques, ainsi que l’aluminium et le ciment à faibles émissions de carbone.

Les autorités publiques devront appliquer ces critères à une partie de leurs subventions, de leurs marchés publics et de leurs mécanismes de soutien, y compris les incitations pour les véhicules électriques et les programmes de rénovation des bâtiments.

Cela marque un changement stratégique : l’UE cherche à s’aligner sur ses principaux partenaires commerciaux en orientant les fonds publics vers le renforcement des chaînes de valeur locales.

Le message politique est fort, mais sa mise en œuvre reste incertaine. Par exemple, la proposition prévoit des exceptions de prix pour la puissance publique si les critères de contenu européen entraînent une hausse de 25 % à 30 %.

Ces seuils pourraient être trop bas pour certaines technologies, comme les pompes à chaleur, nettement moins chères lorsqu’elles sont importées de Chine. La définition géographique du Made-in-Europe n’est pas clairement énoncée dans cette proposition.

La Commission peut exclure les pays ayant signé un accord de libre-échange avec l’UE ou adhérant à l’Accord sur les marchés publics, en cas de manque de réciprocité ou de risque pour la sécurité d’approvisionnement. La liste des partenaires qui resteront éligibles est pour l’instant floue.

Investissements directs étrangers : garantir des bénéfices économiques – avec des exceptions

L’IAA introduit des conditions pour les investissements directs étrangers afin de s’assurer que les investissements en provenance de pays tiers contribuent aux chaînes de valeur, à l’emploi et à la croissance en Europe.

La proposition comprend des exigences en matière de copropriété, de transfert de propriété intellectuelle et de technologies, de dépenses en R&D, d’embauche de travailleurs de l’UE et de contenu européen. Ces conditions visent à garantir que les investissements étrangers ne se limitent pas à la construction d’usines d’assemblage sur le continent.

La liste des secteurs concernés – actuellement les batteries, les véhicules électriques, le photovoltaïque et les matières premières critiques – peut être élargie pour refléter les évolutions géoéconomiques.

Cette politique peut avoir un impact significatif, mais la proposition prévoit des exceptions permettant aux gouvernements nationaux de déroger à deux des six conditions existantes, ce qui accroît le risque de fragmentation du marché et de dumping par les États membres souhaitant attirer davantage d’investissements.

Marchés pilotes à faible émission de CO2 : une bonne politique, mais des détails manquants

L’Acte établit des marchés pilotes pour les matériaux à faibles émissions de CO2, en utilisant des critères de contenu européen et d’émissions pour les marchés publics et les mécanismes de soutien.

Les secteurs de l’aluminium, du béton, du mortier et de l’acier (ce dernier, sans exigence de contenu européen) devraient voir leur demande augmenter, incitant à la décarbonation au sein de l’UE.

Cela complète le système d’échange de quotas d’émission, en soutenant la demande de produits européens à faibles émissions de carbone, renforçant le business case de la décarbonation.

Une lacune importante subsiste dans le secteur de l’acier, l’un des plus stratégiques de l’UE. L’absence d’un label pour l’acier à faibles émissions de carbone et l’exclusion de l’acier de la politique Made-in-Europe pourraient entraîner une hausse des importations d’acier à faibles émissions de CO2.

Compte tenu des investissements en cours pour décarboner la production d’acier, un label robuste pourrait apporter la certitude nécessaire au marché.

Prochaines étapes : corriger les limites et assurer la cohérence

La majorité des gouvernements nationaux a exprimé son soutien aux marchés pilotes à faibles émissions de CO2 et à la préférence européenne.

Certains États ont demandé l’inclusion de partenaires commerciaux dans la définition du Made-in-Europe, une approche “Made-with-Europe”, ainsi que des mesures limitées aux secteurs stratégiques. La proposition de la Commission reflète ces demandes.

Au Parlement européen, les trois principaux groupes politiques – PPE, Renew et S&D – ont soutenu cette politique. Les leaders industriels, y compris les innovateurs en technologies net-zero, les industries chimiques, minières et sidérurgiques, les équipementiers automobiles et les syndicats, ont appelé à une adoption rapide de l’Acte.

Alors que la proposition entre dans la phase de négociation avec les colégislateurs, l’accent sera mis sur la garantie d’une demande prévisible pour les technologies fabriquées dans l’UE, la sécurisation des chaînes de valeur stratégiques et la maximisation de l’impact des fonds publics.

Le succès de l’IAA reposera sur la résolution de ses incertitudes : affiner les exceptions, définir le périmètre du Made-in-Europe et introduire un label pour l’acier à faibles émissions de CO2.

Ce qu’il ne fallait pas manquer

ENERGIELes marchés pétroliers et gaziers envoient de nouveaux signaux d’alerte en Europe. La guerre avec l’Iran perturbe les flux de GNL et a fait repasser le baril au-dessus des 100 dollars pour la première fois depuis 2022, alimentant les craintes d’un nouveau choc d’approvisionnement.

Le contrat de référence européen TTF a dépassé début mars les 60–65 € / MWh, soit une hausse d’environ 40 à 70 % en une semaine, retrouvant des niveaux plus vus depuis la crise énergétique de 2022-2023 — même si l’on reste loin du pic proche de 300 € / MWh atteint à l’époque.

La question des stocks ajoute aux tensions. Après avoir terminé 2025 autour de 60 %, les réserves européennes devraient tomber vers 30 % d’ici la fin mars, ce qui oblige les acheteurs européens à se positionner rapidement sur des cargaisons estivales afin de reconstituer les stocks avant l’hiver prochain.

En ce qui concerne le gaz, est bien plus exposée que les États-Unis, où l’abondance de la production domestique maintient les prix à des niveaux nettement plus bas.

IRANLes Européens peinent à afficher une position réellement unifiée sur l’Iran. Si les Vingt-Sept condamnent tous le comportement de Téhéran, les capitales restent divisées.

L’Espagne et plusieurs gouvernements proches mettent l’accent sur l’illégalité de l’action américaine, tandis que le noyau franco-allemand adopte une ligne plus prudente et cherche à garder une marge de manœuvre. Les pays les plus atlantistes — notamment dans les États baltes — plaident pour une position pro-américaine.

L’appel d’Ursula von der Leyen à une “transition crédible” en Iran a suscité des critiques dans plusieurs capitales, certaines estimant que la présidente de la Commission dépasse son mandat et empiète sur le domaine de la politique étrangère, qui relève des États membres et du haut représentant de l’Union.

Les lectures de la semaine

  • Deux bonnes analyses sur l’importance de l’évolution de la posture de la France en matière de dissuasion nucléaire : une de Luigi Scazzieri de l’IESUE — le think tank interne de l’Union européenne consacré à la politique étrangère — et une d’André Leblanc pour l’Institut Montaigne.