Bonjour. Nous sommes le 26 mai et voici la Revue européenne de What’s up EU, votre condensé utile d’actualité européenne. Suivez-nous également sur LinkedIn.

L’expert de la semaine : Benoit Cormier est Managing Director chez Teneo à Bruxelles, spécialisé en affaires européennes et internationales, défense, concurrence et communication. En tant que diplomate français, il a auparavant été en poste à Washington, Hong Kong et Bruxelles, et a travaillé pour la Banque mondiale ainsi que la Commission européenne.

Briefing Benoît Cormier

La guerre en Iran : révélateur des faiblesses de la politique étrangère de l’UE

Il y a un peu plus de dix ans, l’accord sur le nucléaire iranien était l’un des rares dossiers sur lesquels l’Union européenne pouvait légitimement se prévaloir d’un statut de puissance diplomatique. La crise actuelle met au contraire en lumière les lacunes de la politique étrangère européenne.

Le JCPOA : l’apogée diplomatique de l’Europe

Les Hautes Représentantes de l’UE pour les affaires étrangères, Catherine Ashton puis Federica Mogherini, ont alors coordonné les pays européens participants (France, Allemagne et Royaume-Uni), connus sous le nom d’E3.

L’E3+3 (Chine, Russie et États-Unis) a négocié avec l’Iran le Plan d’action global commun (JCPOA) de 2015, l’un des accords de non-prolifération les plus complexes jamais conclus. Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) présente encore aujourd’hui le JCPOA comme le fruit de la diplomatie européenne.

L’accord sur le nucléaire iranien a fonctionné parce que l’UE disposait d’un rôle de coordination clairement défini. Le Haut Représentant ne se contentait pas de commenter les événements : il présidait et assurait la médiation de l’effort européen.

L’influence de l’UE reposait sur les sanctions, l’accès au marché, l’expertise technique et le fait que Washington, Moscou, Pékin et surtout Téhéran acceptaient Bruxelles comme médiateur impartial. L’Iran considérait l’Europe comme diplomatiquement et culturellement plus apte à comprendre ses positions.

La crise actuelle relègue l’Europe au second plan

En 2026, le conflit iranien actuel raconte une tout autre histoire.

Les décisions militaires et diplomatiques cruciales sont prises sans Bruxelles. Comme l’ont montré les récents entretiens entre les présidents américain et chinois, Washington s’appuie sur Pékin pour la réouverture du détroit d’Ormuz et sur Israël pour soutenir ses campagnes militaires.

Mais l’Europe est aux abonnés absents, et l’actuelle Haute Représentante (et Vice-Présidente de la Commission européenne), Kaja Kallas, a limité les ambitions de l’UE à un rôle « après la guerre » dans la stabilité régionale.

Après le retrait américain du JCPOA en 2018, l’Europe n’a pas réussi à préserver l’accord malgré des tentatives répétées pour le maintenir en vie. Le conflit de 2026 souligne ce déclin : l’Europe reste attachée à la non-prolifération sur le plan normatif, mais elle n’est plus structurellement au cœur des négociations, principalement parce qu’elle n’a plus grand-chose à offrir.

Le soutien à l’évacuation via le mécanisme de protection civile européen et l’éventuelle adaptation de la mission navale Aspides figurent parmi les rares options sur la table. Ce sont des outils utiles de coordination, mais pas de nature à influer sur la trajectoire du conflit.

La comitologie révèle les lignes de fracture entre pays de l’UE

La « comitologie » européenne, processus par lequel les États membres se réunissent en groupes de travail pour s’accorder sur des positions et superviser la mise en œuvre du droit et des dépenses de l’UE, revêt une importance particulière dans les domaines requérant l’unanimité, comme la politique étrangère.

Dans ce domaine, les comités géographiques et le groupe de travail sur les relations extérieures, connu sous le nom de RELEX, ainsi que le Comité politique et de sécurité (COPS) et le COREPER, où siègent les ambassadeurs nationaux, sont les acteurs les plus importants.

Face aux divergences diplomatiques manifestes entre les grands États membres ces dernières années, notamment sur le Moyen-Orient, ce processus est plus lent que d’habitude, voire totalement paralysé.

Cela signifie que le SEAE, situé entre le Conseil et la Commission et conçu pour privilégier la synthèse des positions nationales plutôt que l’élaboration d’une diplomatie à l’échelle de l’UE, ne peut agir sans un mandat clair de la totalité ou de la quasi-totalité des États membres.

Dans une crise de type iranien, cette faiblesse institutionnelle limite la capacité du SEAE à transformer ses priorités diplomatiques en leviers d’action rapides et visibles.

La Commission von der Leyen étend son influence

The Iran file also reflects a broader shift: under the leadership of its current President Ursula von der Leyen, the Commission has increasingly occupied the space once associated with the EU’s High Representative.

Le dossier iranien illustre également un glissement plus profond : sous la présidence d’Ursula von der Leyen, la Commission a progressivement investi l’espace autrefois associé au Haut Représentant de l’UE.

Sanctions, politique industrielle de défense, sécurité énergétique, sécurité économique, investissements extérieurs et gestion de crise sont autant de domaines où la Commission détient une expertise et des instruments de financement essentiels, aux côtés des prérogatives des États membres.

Cela a alimenté des tensions avec Kaja Kallas, ancienne Première ministre estonienne que les experts bruxellois considèrent souvent comme principalement focalisée sur la menace russe et peu intéressée par d’autres sujets, ni en mesure d’influencer les grands États membres pour qu’ils adaptent leurs priorités diplomatiques. À l’inverse, Ursula von der Leyen, figure politique allemande avec un possible avenir à Berlin, n’a pas hésité à exprimer ses positions, sur Israël et la Chine par exemple, parfois au grand dam des États membres, grands comme petits.

Un changement de direction au SEAE à un moment difficile

Le départ annoncé de la Secrétaire générale du SEAE, Belén Martínez Carbonell, accentue cette impression de fragilité institutionnelle.

La Secrétaire générale est la haute fonctionnaire chargée du fonctionnement quotidien du service diplomatique, y compris le personnel, les budgets et les délégations de l’UE, équivalentes à des ambassades à l’échelle européenne.

Son départ prévu fait suite à une redistribution interne des pouvoirs sous Kallas et intervient dans un contexte de frictions plus larges entre le SEAE et la Commission von der Leyen, moins de 18 mois après l’éviction de son prédécesseur sur fond d’enquête pour fraude.

Cette instabilité est problématique et le futur Secrétaire général aura fort à faire, l’UE étant confrontée précisément au type de contexte qui nécessiterait un service diplomatique solide : des guerres à ses portes en Ukraine et en Iran, de graves conséquences économiques et énergétiques, des risques d’escalade, sans parler des tensions internationales, y compris avec son partenaire historique en matière de sécurité, les États-Unis.

Pourtant, même un SEAE renforcé serait confronté à un problème récurrent : la politique étrangère de l’UE reste largement tributaire de l’unanimité.

Ce qu’il faut surveiller

Le conflit iranien constitue un test institutionnel pour l’Europe. L’UE dispose d’outils (sanctions, aide humanitaire, voire une mission navale), mais elle manque de structure de commandement intégrée et d’unité politique pour les déployer.

Le contraste avec le JCPOA est saisissant. En 2015, l’Europe avait une place à la table des négociations. En 2026, elle attend dans le couloir, espérant se rendre utile une fois que les acteurs principaux auront fixé les termes.

La capacité de l’UE à inverser cette tendance dépend de trois chantiers aux échéances distinctes : restructurer le SEAE après le départ de l’actuelle Secrétaire générale à court terme, convenir d’une répartition plus claire des compétences entre le SEAE et la Commission dans les deux prochaines années, et repenser la diplomatie européenne, éventuellement en limitant quelque peu les règles d’unanimité en matière de politique étrangère — ce qui demandera beaucoup de temps et d’efforts.

Ce qu’il ne fallait pas manquer

CHINEL’Espagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas et la Lituanie ont signé une lettre appelant à un renforcement des mesures de défense commerciale de l’UE contre les surcapacités industrielles systémiques et structurelles, visant la Chine.

Ce document propose des droits de sauvegarde plus rapides, des pouvoirs renforcés contre le contournement des mesures européennes, un nouvel « outil de résilience » pour les sources d’approvisionnement concentrées, ainsi que des effectifs supplémentaires pour résorber l’arriéré de plaintes du secteur industriel.

Il intervient à la veille d’un débat important de la Commission européenne sur la politique vis-à-vis de la Chine, prévu le 29 mai.

BREXITLe sommet UE-Royaume-Uni prévu pour la mi-juillet 2026 est compliqué par les intrigues entourant l’avenir du premier ministre britannique Keir Starmer, sur fond de débat dans les capitales européennes sur la possibilité qu’un éventuel successeur travailliste cherche à réintégrer l’UE.

L’ordre du jour du sommet comprend un programme de mobilité des jeunes, la suppression des contrôles sanitaires et phytosanitaires aux frontières, ainsi qu’un renforcement des liens en matière d’énergie et de défense.

Les diplomates européens avertissent qu’une future demande de réadhésion ne restituerait pas au Royaume-Uni ses anciennes dérogations.

UKRAINELe président Zelensky a rejeté la proposition du chancelier allemand Friedrich Merz d’accorder à l’Ukraine un statut de « membre associé » de l’UE, la qualifiant d’injuste car elle priverait Kiev du droit de vote.

Dans une lettre adressée aux dirigeants de l’UE, il fait valoir mérite une adhésion pleine et entière, soulignant que l’éviction d’Orbán ouvre une opportunité de progrès concrets dans les négociations d’adhésion. La proposition de Merz aurait accordé à l’Ukraine une participation sans droit de vote au sein des institutions européennes.

Les lectures de la semaine

  • Dans une note du Centre for European Reform, Sander Tordoir et Brad Setser alertent sur le risque d’un nouveau « choc chinois » pour l’industrie allemande, qui touche désormais ses secteurs clés, et appellent Berlin et Bruxelles à muscler leurs outils de défense commerciale et de politique industrielle pour enrayer le risque de désindustrialisation.
  • Dans une analyse du Swedish Institute for European Policy Studies, Johannes Jarlebring estime qu’une souveraineté européenne complète dans l’IA, le cloud ou les semi-conducteurs est hors de portée face aux avantages d’échelle américains, et recommande à l’UE de concentrer ses efforts sur quelques « poches » d’autonomie technologique bien ciblées.